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Les vignes de l'extrême en Allemagne

Quelques vignerons travaillent encore entièrement des terroirs escarpés à l'extrême où les ceps s'élancent sur des échalas et où la mécanisation est presqu'impossible.
Par Pierrick Bourgault Le 05 décembre 2021
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 Les vignes de l'extrême en Allemagne
En Allemagne, des vignerons travaillent sur des terroirs très escarpés où la mécanisation est quasi impossible - crédit photo : Pierrick Bourgault
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Bremm, village niché dans une boucle emblématique de la Moselle, le vignoble s’est réduit de moitié en un siècle. Et pour cause : les pentes sont si raides que bien des vignerons n’ont plus le courage de les cultiver.

Pas Angelina et Kilian Franzen. Au contraire, après le décès du père de Kilian, le couple agrandit le domaine et passe de 6,5 à 10,5 ha, dont 9,5 en coteaux et 1 ha à plat. « Ici, les vignes en coteaux sont les moins chères d’Allemagne : 50 000 € par hectare alors qu’elles valent dix fois plus en plaine, explique Angelina. Chaque hectare exige 1 200 à 2 000 h de travail par an, contre 200 en plaine, et les murs doivent être consolidés tous les 3 ou 4 ans, car la montagne bouge. Nous avons 4 employés à l’année et 5 en renfort pour les vendanges ».

Tout est fait à la main

Les Franzen ont un tracteur et une remorque pour s’approcher de leurs vignes, mais la mécanisation s’arrête au bord du chemin. Aucune machine pour cultiver ou vendanger dans les coteaux. Tout est fait à la main, comme autrefois. Le désherbage s’effectue à la binette ou à la débroussailleuse lors de trois ou quatre passages par an.

Pour circuler dans leurs parcelles, les Franzen ont installé un rail à crémaillère, un onéreux système Monorack, avec deux « locomotives » qui tirent des petits plateaux pour emporter des outils ou les caisses de vendange. Des vendanges épiques où les vendangeurs s’appuient sur les ceps pour tenir dans les pentes.

A ce train-là, sur ces sols rugueux de quartzite et de schiste, les chaussures sont mises à rude : « Regardez-les... », sourit Angelina nous montrant leur piteux état.

Les rangs sont serrés, comme autrefois. Les traitements s’effectuent à l’hélicoptère, mutualisé avec d’autres exploitants. « Cette année nous avons dépensé près de 13 000 € pour les 7,5 ha que nous protégeons par voie aérienne, rapporte Angelina. Il a fallu huit passages pour lutter contre le mildiou, l’oïdium et le black-rot. La pression était forte. Par contre, on ne fait pas grand-chose en cave ; certaines fermentations durent près de deux ans ! »

Les rendements sont très variables : le domaine produit 40 000 à 100 000 cols par an. Les prix démarrent à 8 €/col pour l’Elbling 2020 et grimpent jusqu’à 59 € pour les deux rieslings les plus haut de gamme. Les affaires semblent marcher : Angelina et Kilian viennent d’acquérir un ancien chai qu’ils vont transformer en « wine hôtel et restaurant. »

Sur les rives de la Nahe, moins touristiques que celles de la Moselle, d’autres coteaux vertigineux sont couverts de vignes. Ce sont les Alps Rotenfels. La société Gut Hermannsberg y exploite 35 ha dont 6 en pente raide. Le paysage vertigineux s’apprécie de la maison d’hôtes – l’ancienne résidence du directeur. Les dégustations s’effectuent sur une terrasse idéalement située pour contempler les coteaux.

"Du vin servi au mariage de Diana"

Située à l’emplacement d’une mine de cuivre et de l’ancienne frontière avec la Bavière, cette propriété fut un prestigieux domaine royal prussien. Le cuivre qui embellit les étiquettes des cuvées spéciales à 80 € et les portes du chai rappelle cette époque glorieuse. Son logo aussi, avec son aigle couronné dont les ailes déployées figurent des rangs de vigne en pente.

« On a fourni du vin pour le mariage de la princesse Diana et le président Mitterrand a acheté une bouteille de 1916, son année de naissance, rappelle Achim Kirchner, le directeur exécutif. Nous sommes sur l’un des meilleurs sites pour le riesling en Allemagne ». Pour cette raison, le domaine se voue à ce cépage mais aussi parce que, « tout le reste est ennuyeux pour un winemaker ! »

"On n'utilise pas l'hélicoptère"

Plantés à 12 000 pieds/ha, les 6 ha en pente raide sont entièrement cultivés à la main, y compris les traitements. « On n’utilise pas l’hélicoptère, qui consomme trop de produit », précise Achim Kirchner. Ce dernier emploie 10 salariés permanents, moitié Roumains et Allemands, plus 25 vendangeurs, des familles qui se déplacent de Roumanie et qui savent réparer les murs de pierre sèche.

Les rendements sont faibles. « Ici, un hectare donne 30 hl au lieu de 45 en moyenne dans la région, soit 270 000 bouteilles par an, à 95 % du vin sec. » Gut Hermannsberg, comme Franzen, intervient le moins possible sur le vin. Pas de collage ni de filtration. « Ne rien ajouter, ne rien prendre », est la devise d’Achim Kirchner. Véritable ambassade de l’ancienne Prusse, 40 % de la production du domaine part dans 26 pays, jusqu’à la Chine.

Achim Kirchner constate le réchauffement climatique : « En 1970, on vendangeait en novembre pour les vins tranquilles, maintenant en octobre, et on est les derniers. Mais on reste au frais grâce à la rivière Nahe. »

"Les ouvriers s'attachent en rappel comme des alpinistes"

A 200 km au sud de là, dans la Forêt Noire, la coopérative de Durbach, se présente comme un autre spécialiste des pentes raides. Forte de 231 membres qui cultivent 330 ha, elle produit près de 30 000 hl par an. « Ces vignes en coteaux sont notre identité, annonce Daniel Kirchner, le directeur de la communication. Pour travailler les parcelles les plus raides, les ouvriers s’attachent en rappel, comme des alpinistes. Il faut beaucoup d'idéalisme et de passion pour cela. Mais nous avons le sentiment de produire des vins exceptionnels et de préserver un paysage culturel ».

Malgré cela, les prix restent modestes : « Notre vin le plus cher est à 19 €, un rouge qui serait vendu le double ailleurs. On veut démocratiser l’accès aux vins de qualité. »

Une parcelle hors du temps

A Rhodt unter Rietburg, en Rhénanie-Palatinat, une vigne bénéficie d’une plaque annonçant « le plus vieux vignoble au monde en production ». Son âge : plus de 400 ans ! Ces 270 pieds de traminer et de sylvaner auraient été plantés avant la Guerre de Trente ans. Pascal Oberhofer, 27 ans, le vigneron en charge de la parcelle, évoque « de vieux livres à l’église » qui prouvent l'âge de ces ceps bas, épais et noueux qui donnent un blanc sec vendu dans une bouteille de 37,5 cl présentée dans un spectaculaire emballage de bois et carton. Des vignes situées dans le Rhodter Rosengarten, le jardin de roses de Rodht.

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