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Languedoc

4 AOC menacent de suspendre leurs cotisations et de quitter l’interprofession

Mercredi 04 août 2021 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 05/08/2021 10:04:54

Avant les vendanges, des syndicats viticoles vident leur sac pour obtenir l'annulation de l'assemblée générale du 2 juillet dernier.
Avant les vendanges, des syndicats viticoles vident leur sac pour obtenir l'annulation de l'assemblée générale du 2 juillet dernier. - crédit photo : CIVL
L’éviction des metteurs en marché direct est un casus belli pour quatre syndicats qui sont prêts à faire sécession. Le négoce reste dans l’incompréhension, tout en restant ouvert à la discussion.

Nouvelle escalade de tensions pour le Conseil Interprofessionnel des Vins du Languedoc (CIVL). Les syndicats viticoles des appellations Corbières, Faugères, Fitou et Malepère annoncent étudier la suspension de leurs Cotisations Volontaires Obligatoires (CVO) et être prêts à ne pas renouveler leurs accords interprofessionnels (expirant le 31 décembre 2023). Du moins si les représentants des metteurs en marché direct restent exclus du collège des négociants au sein de l’interprofession. Ayant marqué leur désaccord lors de l’assemblée générale du 2 juillet dernier, ces Organismes de Défense et de Gestion (ODG) militent pour son annulation et la réintégration des 19 représentants vignerons et coopératifs dans le collège des négociants (pesant pour 30 % des sièges du négoce). Accompagnant les récentes annonces d’attaques en justice et de suspension des CVO de la Fédération Régionale des Metteurs en Marché Direct du Languedoc Roussillon, des courriers explicatifs sont partis des ODG sécessionnistes pour faire bouger le CIVL et l’Union des Entreprises Viticoles Méditerranéennes (UEVM).

« Ce que nous demandons est assez basique. Mais on ne peut pas laisser passer ça, une ligne rouge a été franchie, autant dans le fond que dans la forme (avec une élue présente en conférence de presse le mardi et n’ayant pas reçu d’invitation à l’assemblée générale le jeudi) » explique Nathalie Caumette, la présidente du Cru Faugères (80 % de ventes par les metteurs en marché direct sur la campagne 2017-2018). S’appuyant sur le soutien de sa dernière assemblée générale (réunie ce 29 juillet) et un courrier envoyé ce 3 août (voir encadré), la vigneronne héraultaise indique regretter de devoir prendre de telles actions alors qu’elle croit dans l’action collective.

"Déni de réalité"

Mais s’appuyant sur ses dix années au sein du CIVL, Nathalie Caumette fustige une approche passéiste dans ses stratégies « la vision qui préside aux choix budgétaires est que la production est là pour produire et que le négoce est là pour vendre. Mais c’est un déni de réalité du négoce traditionnel. Les petits vignerons n’ont pas qu’un caveau pour vendre, ils sont présents à l’export. Le problème, c’est qu’ils ont besoin d’autres outils que ceux proposés pour les négociants. C’est un fonctionnement archaïque qui tente un coup de force. »

« La suspension des cotisations n’est pas actée, mais elle sera rapidement dans les tuyaux si ça ne bouge pas. Je n’ai pas envie de payer le plein d’une voiture dans laquelle je ne monte pas. J’aurais plutôt envie de crever un pneu et de mettre du sucre dans le moteur*… » souligne Alain Gleyzes, le président du syndicat de défense du cru Fitou (dont 35 % des ventes sont assurées par des metteurs en marché direct). Ayant le sentiment de ne pas se reconnaître dans la communication de l’interprofession, le vigneron audois regrette presque que Fitou soit revenu au sein du CIVL après un départ tonitruant il y a une dizaine d’années : « soit on trouve des solutions, soit on ne met plus un rond et on quitte l’interprofession. La balle est dans le camp de l’UEVM pour réintroduire les metteurs en marché direct et refaire l’assemblée générale. Pour l’instant, je n’ai pas reçu beaucoup de coups de fil pour apaiser... »

"Il faut crever l’abcès"

« Sincèrement, je n’arrive pas à comprendre » réagit Gilles Gally, le président de l’UEVM, pour qui « il faut crever l’abcès » en ouvrant des discussions au sein du CIVL. Le négociant estime que si l’AG du 2 juillet « a exacerbé le mécontentement sur le fonctionnement du CIVL, il faut se rencontrer entre producteurs et négociants pour redéfinir les objectifs et la stratégie de l’interprofession, dans le respect des règles pour avancer de façon saine et claire ». Mais pour les ODG sécessionnistes, il faudra plus que de l’écoute pour apaiser les tensions.

« Il y a pas mal de chose à remettre à plat avant que l’on ne réintègre la table des discussions du CIVL. Tant que ce n’est pas le cas, on ne siège pas » indique Gilles Foussat, le président du syndicat du Cru Malepère (95 % de ventes par les metteurs en marché direct), qui confirme que « dans un premier temps, nous allons effectuer des vérifications juridiques pour mettre le plus rapidement possible sous séquestre nos cotisations à l’interprofession. » Même position pour Olivier Verdale, le président du syndicat général de l'AOC Corbières (quasiment 60 % de ventes par les metteurs en marché direct), qui était également candidat à la présidence du CIVL (mais s’est retiré avant l’assemblée générale, suivant la demande de son ODG). Le vigneron audois souligne toute l’importance d’une représentation complémentaire et non redondante des metteurs en marché direct dans le collège du négoce : « c’est une position différentes de la production, avec deux approches différentes qui se rejoignent dans AOC ».

Interprétations

« C’est leur interprétation d’un collège du négoce, notre interprétation est a priori conforme à toutes les autres interprofessions françaises » répond Gilles Gally. Le négociant estime qu’il faut désormais une décision, juridictionnelle ou institutionnelle, « pour trancher cette histoire et savoir quel statut les metteurs en marché directs doivent avoir. Si notre interprétation est mauvaise, il faudra changer l’ensemble des interprofessions françaises. » Demandant à la production de s’organiser avant de briser le CIVL, le négociant estime que « plus de la moitié des représentants de la production au sein du CIVL sont des metteurs en marché direct : ils sont déjà largement représentés ». Indiquant ne pas souhaiter de polémiques, Gilles Gally appelle à la prise rapide de décisions économiques pour mettre en place la nouvelle plateforme de marque du Languedoc, afin de gagner des parts de marché. Le négociant n’en regrette que plus l’absence de vote validant la hausse des cotisations.

Contacté, Christophe Bousquet, le nouveau président du CIVL, indique ne pas souhaiter commenter tant que les discussions n’auront pu se lancer au sein de l’interprofession.

À noter que deux ODG ont quitté en 2020 le CIVL : Minervois et Muscat de Frontignan.

 

 

* : Sur le budget 2019 du CIVL, les metteurs en marché direct représentaient 23 % des cotisations (pour 36 % de producteurs et 13 % du négoce).

 

Extraits de la lettre du Syndicat de l’AOP Faugères au CIVL et à l’UEVM

Dans son courrier à Christophe Bousquet et Alain Gally, Nathalie Caumette revient aux statuts du CIVL pour remettre en cause l’assemblée générale du 2 juillet. « "Le renouvellement des membres du conseil d’administration" figurait explicitement à l’ordre du jour de cette AG et ce en accord avec nos statuts qui stipulent que ses membres sont "désignés par l’AG". Mais six administrateurs du mandat qui se clôturait, issus du collège des metteurs en marché (MM), n’ont pas reçu de convocation pour cette AG (N.B. ils apprendront par la suite que leur mandat n’a pas été renouvelé). Or "les fonctions d’un administrateur prennent fin à l’issue de l’assemblée générale ordinaire qui statue sur les comptes de l’exercice écoulé" » indique le courrier, avançant que cette « première irrégularité constatée pourrait invalider à elle seule l’assemblée générale qui s’est déroulée le 2 juillet 2021 ».

« Ces infractions ne sont pas le fait du hasard ou le fruit d’une simple négligence en matière de formalisme. Elles tirent leur origine d’un profond malentendu quant aux rôles et missions des différentes instances composant l’interprofession » poursuit la lettre, soulignant une méprise portant sur les rôles des familles du négoce et de la production au sein des interprofessions. D’abord, « le "collège de la production" serait mieux nommé en étant présenté comme celui des appellations. Les statuts sont explicites à ce sujet : il s’agit du collège des "producteurs des vins à AOP" et ce sont les ODG qui y sont désignés comme "les organisations représentatives". Coopérateurs, producteurs récoltants, vignerons metteurs en marché direct, "vraqueurs" mais aussi négociants producteurs : par le biais de leurs ODG, toutes ces catégories sont représentées au sein du collège des producteurs d’AOP de l’interprofession. Malgré des intérêts et stratégies commerciales différentes, la représentativité de chacune de ces catégories n’est pas contingentée. »

Pour Faugères, « le collège des ODG ne se positionne aucunement en symétrie ou en "face à face" avec le second collège de l’interprofession, celui des entreprises de mise en marché. Il ne s’agit pas d’une répartition à 50/50" entre deux familles dont chacune serait un agrégat d’acteurs unis par des intérêts commerciaux communs. […] Les statuts sont clairs : aucune référence n’est faite à un collège de "négoce". Par contre, il est fait état d’un collège représentant des "entreprises de mise en marché". »

Faugères s’attaque également à une « autre croyance : le CIVL serait l’unique interprofession ayant ouvert ses portes aux metteurs en marché directs. Un simple coup de fil dans le vignoble du Sud-Ouest atteste du contraire. Et quand bien même, si tel avait été le cas, nous aurions au moins, pour une fois, pu être qualifiés de vignoble précurseur en matière institutionnelle. Las. »

Au final, « notre requête est simple : nous souhaitons une interprofession qui soit le reflet de la réalité. La première étape pour y parvenir est aisée : une application pure et simple des statuts dont la vocation est de garantir la représentativité de l’ensemble des acteurs en présence. Ce cadre étant posé, espérons qu’il entraînera mécaniquement un renouvellement des pratiques et des méthodes de travail. Concrètement, l’urgence est à la reconnaissance des metteurs en marché direct dans le collège qui leur est dédié. C’est la condition sine qua non à notre renouvellement des prochains accords interprofessionnels et, dans l’immédiat, à notre participation à la sous-section interprofessionnelle de l’AOP Faugères. »

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MG Le 07 août 2021 à 08:27:32
Je comprends pas pourquoi des ODG siègent dans une interprofession ; la lettre du syndicat de faugères l'explique très bien. Les ODG sont des organismes qui on reçus une délégation de pouvoir de l' INAO mais ne représentent pas l'équivalent d'un syndicat de vignerons ou de négoce car la démarche est différentes. En simplifient, on est obliger de cotiser à un ODG dans le systéme des AOC alors que la démarche vers un syndicat est volontaire.
Thomas Montagne Le 06 août 2021 à 14:22:00
« Sincèrement, je n’arrive pas à comprendre ».... Ces négociants sont de vrais boute-en train. Ils organisent le bazar et feignent ensuite de s'étonner ?? Le CIVL s'était montré intelligemment novateur en donnant aux metteurs en marché directs la place qui leur revient, la position actuelle est un triste retour en arrière. Tant que les entreprises (coops et caves particulières) ne seront pas représentées en tant que telles dans l'interpro, ça ne fonctionnera que de manière bancale.
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