LE FIL

Phytos

"A tort, les vignerons pensent qu'ils maîtrisent leur pulvérisation"

Lundi 25 mai 2020 par Marion Bazireau

Corentin Leroux a créé la société Aspexit, spécialisée dans l'agriculture de précision.
Corentin Leroux a créé la société Aspexit, spécialisée dans l'agriculture de précision. - crédit photo : Corentin Leroux
Ayant interviewé une trentaine d'experts, l'ingénieur Corentin Leroux vient de publier une étude sur la pulvérisation. Il y décrit des vignerons mal accompagnés, qui ne savent pas régler leur matériel et ne sont pas mis au courant des solutions de réduction des doses développées par la filière.

Corentin Leroux vient de publier une synthèse de 80 pages sur l’agroéquipement viticole. Selon cet ingénieur, avant de réaliser de gros investissements pour réduire leur empreinte environnementale, les viticulteurs pourraient simplement commencer par mieux utiliser leur pulvérisateur. Les experts qu’il a consultés l'ont conforté dans cette idée. Nous l’avons interviewé.

Bonjour Corentin, peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Corentin Leroux : Je suis ingénieur agronome et docteur en technologies de l’information en agriculture. Depuis un an, je dirige l’entreprise Aspexit et réalise des prestations dans le domaine de l’agriculture de précision. J’aide par exemple un château bordelais à interpréter les données d’un capteur de vigueur.

D’où vient ton intérêt pour la pulvérisation ?

On entend parler de pesticides partout et tout le temps. Les Zones de Non Traitement (ZNT) en ont remis une couche. Confrontés à cette pression sociétale, je me suis demandé pourquoi les viticulteurs n’avaient toujours pas réussi à atteindre objectifs du plan Ecophyto. Puis, en échangeant avec plusieurs collègues et ingénieurs de la filière, j’ai réalisé que le levier agroéquipement était très peu exploité. J’ai compris qu’avant de passer au tout bio, les viticulteurs pouvaient faire de gros progrès en améliorant la qualité de leur pulvérisation. Comme je n’ai trouvé aucune étude d’ampleur sur le sujet, j’ai décidé de mener une enquête auprès des experts de la filière. 

Qui sont ces experts ?

J’ai balayé large. Les lecteurs de ma synthèse pourront retrouver leurs noms en annexe. Ils travaillent en Chambre d’Agriculture, dans des interprofessions, à l’IFV, à l’Irstea, à Montpellier SupAgro, dans des centres de contrôle de pulvérisateurs, au GIP Pulvé, chez Permagro, Dii-motion, ITK, Agrosud, Berthoud, ou Tecnoma. J’ai aussi pu recueillir les propos d’un fonctionnaire du Ministère de l’Agriculture, d’un membre du réseau Déphy, et d’une chargée de mission pour l’ONG France Nature Environnement. Mon seul regret est de ne pas avoir pu recueillir le point de vue des viticulteurs.

Qu’as-tu appris en les écoutant ?

Ils ont d’abord confirmé mon intuition. Ils m’ont expliqué que les viticulteurs ne s’intéressent pas plus que ça à la pulvérisation. Ils la considèrent comme un mal nécessaire. Pire, ils ont souvent l’impression de bien faire. Plusieurs experts ont souligné que le problème, c’est justement que les vignerons ne voient pas de problème. Or quand les régleurs de pulvérisateur ont l’occasion d’inspecter une machine, il est rare qu’ils ne trouvent rien. Les manomètres sont imprécis, les cloches à air donnent une pression fausse, et les buses ne sont pas homogènes. A titre d’exemple, un des experts m’a indiqué qu’un viticulteur lui avait affirmer travailler à 120L/ha, alors qu’il était à 200.

Comment expliquent-ils ce désintérêt des viticulteurs pour la pulvérisation ?

C'est un problème multifactoriel. D’abord, les vignerons sont très mal formés. Sur deux ou trois ans, les programmes de BTS viti-oeno ou de Bac pro ne consacrent que quelques heures à la pulvérisation. Et ces heures ne sont pas passées sur le terrain.

"Moins de 10 % règlent leur pulvérisateur"

Au dire d'un expert, moins de 10 % des viticulteurs règlent leur pulvérisateur. Très peu savent faire un calcul de débit de buse ou un étalonnage. Ils travaillent à l’œil.

La question de la pulvérisation est également vite balayée pendant le Certiphyto, et très peu de formations continues sont dédiées à la maintenance et au réglage des agro-équipements.

Ce manque de considération pour la pulvérisation s’explique aussi par le faible coût des produits phytosanitaires. Il ne dépasse pas quelques centaines d’euros par hectare et par an. Les économies que peuvent faire les viticulteurs en diminuant les doses qu’ils pulvérisent ont peu de poids face aux risques de pertes de récolte, notamment dans des régions comme Bordeaux ou la Champagne.

Les Chambres d’Agriculture ou instituts de recherche ne les aident pas ?

Les Chambres d’Agriculture manquent de moyens. En France, les techniciens qui s’y connaissent vraiment en agroéquipement se comptent sur les doigts de la main. Un conseiller en Chambre m’a expliqué qu’ils n’étaient que deux pour suivre 900 pulvérisateurs.

Du côté des instituts de recherches, la plupart des appels à projets portent sur de l’innovation, alors que de nombreuses solutions à faible coût existent déjà pour améliorer la qualité de la pulvérisation (voir encadré). Par manque de communication, ce qui existe déjà n’est malheureusement pas mis en œuvre.

Les revendeurs de matériel feraient de bons relais de formation. Mais ils ont peu de connaissances sur l’application des produits et ils ne sont pas capables d’aider leurs clients à régler leurs pulvérisateurs.

"Tout le monde se renvoie la balle"

Au cours de mes entretiens, j’ai aussi remarqué que les différents acteurs de la filière ne poussent pas les viticulteurs à réduire leur utilisation de phytos, de peur d’être tenus responsables d’une perte de récolte. Tout le monde a tendance à se renvoyer la balle.

Qu’est-ce qui pourrait débloquer la situation ?

A écouter plusieurs experts, les pratiques ne changeraient qu’avec la réglementation. Certains voudraient notamment rendre le contrôle des pulvérisateurs plus drastique. Ils ont aussi remarqué que le boom des certifications environnementales et la mise en place des ZNT riverains ont fait bouger les viticulteurs. Et ils s'accordent à dire qu'ils devraient bénéficier d'aides financières en contrepartie de leurs efforts.

Sur ce dernier point, je suis d'accord. Plus que de réglementation sanction, je crois surtout que les viticulteurs ont besoin d'accompagnement.

De nombreuses solutions existent déjà

Plusieurs solutions permettent déjà de mieux calculer la dose de produit à appliquer, ou de gagner en précision de pulvérisation. « Beaucoup ont un faible coût et sont faciles d’utilisation. Sauf lorsqu’ils travaillent avec de très vieux pulvérisateurs, les viticulteurs n’ont pas besoin de renouveler leur matériel pour diminuer les quantités de produit qu’ils utilisent » estime l'ingénieur, qui les a repertoriées.

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Nathalie Caumette Le 03 juin 2020 à 16:13:02
A l'appui de tout ce qui a déjà été écrit, et en cette période très particulière, je ne peux pas m'empêcher de souligner le caractère surréaliste et à peine croyable de cette interview à propos de la pulvérisation. La candeur et l'assurance sympa un brin condescendante d'un ingénieur/docteur (qui peut donc revendiquer une formation scientifique) qui se permet une étude de 80 pages, aux résultats péremptoires sans avoir même rencontré, croisé l'objet étudié. Candeur dont on pourrait sourire si la situation n'était pas aussi critique et compliquée à bien des égards. La pulvérisation fait partie de ces modèles/fantasmes caractéristiques de l'ingénierie sûre d'elle : le pulvérisateur parfait, dans un monde parfait, un bouton pour le vent, un autre pour la pluie, des marchands de produits également parfaits qui n'ont rien à vendre, qui ne confondent plus symptôme de flavescence dorée et carence, qui ont compris que tout ce qui a des pattes et qui mesure moins de 2 mm n'est pas nuisible, qui n'envoient pas d'injonctions à traiter l'oidium le 14 juillet 2019 à Faugères. Des matériels hors de prix parce que les subventions sont captées par les fabricants, et qui pourtant se permettent de tomber très souvent en panne (en parler à Elise Lucet peut-être?). Oui Corentin c'est ça la réalité, et si vous aviez commencé par l'essentiel, passer 2 ou 3 saisons de traitements dans un domaine, vous auriez vite compris que la pulvérisation est une impasse, que la mission est tout simplement impossible : trop de vent, trop d'eau ou pas assez, trop de gens autour, trop de cours d'eau trop près, trop dangereux dans les pentes, trop de risque pour les applicateurs, trop cher (et si), et finalement si peu efficace !! Vous auriez sans doute compris aussi qu'à cultiver ces fantasmes on a négligé des pistes alternatives qui s'imposent aujourd'hui sans doute possible, mais avec un retard tout à fait dommageable : les résistances naturellement développées par les vignes sauvages, vitis ou non. Vous auriez également compris, qu'en attendant ces solutions, contre certaines maladies comme la flavescence dorée, la pulvérisation ne sert pratiquement à rien, à côté des méthodes archaïques qui consistent à repérer, suivre, arracher, informer, former, comprendre. Et enfin , et c'est le plus agaçant dans cet article, vous auriez finalement compris que lorsque ces modèles/fantasmes se retrouvent face à leur inefficacité et bien ils n'hésitent pas une seconde à accuser les insuffisance des vignerons, qui pris dans ce piège peuvent alors aller jusqu'à réclamer des traitements par hélicoptère, au lieu de réviser leur cours de physique ! Nathalie Caumette, ingénieur vigneronne.
Kyoxilbuzz Le 30 mai 2020 à 16:05:51
Encore une fois des études de pseudo-experts et bureaucrates qui ne sauraient pas trouver leurs derrières avec un GPS...Au lieu d'aller consulter ceux qui bossent vraiment, les vignerons, allons consulter les gens qui n'ont pas réussis a être viticulteurs et se réfugient dans notre monstre administratif français... Et allez, foutons encore une couche de régulations et controles pondus dans des bureaux dores parisiens, et chargeons encore un peu plus ces pauvres paysans qui ne savent pas s'occuper de leurs terres...Bande d'idiots...
Kyoxilbuzz Le 29 mai 2020 à 18:57:55
Encore une fois des études de pseudo-experts et bureaucrates qui ne sauraient pas trouver leurs derrières avec un GPS...Au lieu d'aller consulter ceux qui bossent vraiment, les vignerons, allons consulter les gens qui n'ont pas réussis a être viticulteurs et se réfugient dans notre monstre administratif français... Et allez, foutons encore une couche de régulations et controles pondus dans des bureaux dores parisiens, et chargeons encore un peu plus ces pauvres paysans qui ne savent pas s'occuper de leurs terres...Bande d'idiots...
Gracia jean paul Le 28 mai 2020 à 07:51:28
Il fait la promotion de son travail. Je suis vigneron en cave particulière, mon problème de pulvérisation lors de mon 1° traitement est de savoir si je vais traiter 120 ou 115 l /ha, car je veux tomber juste pour économiser les produits, pour des raisons économiques et écologiques. Je traite en moyenne à 2/3 de dose bien avant que ne sorte le référentiel "optidose". Alors les remarques de monsieur l'ingénieur me semblent grossières et, comme le dit Carretero, du niveau d' "Elise Lucet".
Bruno Le 26 mai 2020 à 20:53:21
Monsieur le docteur-ingénieur, avez vous déjà mis les pieds dans une parcelle de vigne et été confronté à la charge mentale que représentent l'angoisse de la météo, les prises de décisions où le vigneron peut jouer le revenu d'une année de travail sur une erreur de jugement ? Stop à l'infantilisation, laissez nous travailler notre terre avec le bon sens et l'expérience issus de générations de vignerons !
Carretero Le 26 mai 2020 à 08:56:01
"Mon seul regret est de ne pas avoir pu recueillir le point de vue des viticulteurs"... Cet aveu est honnête... et rend l'étude peu convaincante. Surtout quand on annonce dès le départ "Les experts qu’il a consultés l'ont conforté dans cette idée". Et plus loin "ils ont confirmé mon intuition"... Enfin, faire du "Elise Lucet" en pointant le Bordeaux et la Champagne, c'est juste oublier que la crise à Bordeaux est telle que nombreux sont les vignerons qui comptent les centimes... Il faut se méfier des a priori et aussi des experts (l'actualité le montre bien). Il y a des ignares partout, chez les vignerons... comme chez les savants. Mais pour les vignerons la sanction est sans appel, on est mauvais, on ferme. Le sujet est sérieux, il mérite un "traitement" sérieux, avec de la "précision" et du recul. Comment croire qu'un vigneron ne sait pas s'il met 120 litres ou 200, il voit bien s'il couvre 3ha ou 5ha. Et peut-être qu'il fait comme le rat qui se sert de son intelligence et de son expérience : dans le passé, dans un contexte comparable il a pris un chemin qui a bien réussi, il reprend le même. Ou au contraire il s'est planté et il en change. Le pragmatisme et l'empirisme sont difficiles à quantifier et à modéliser. Il y a quelques années, une étude montrait qu'en moyenne les modèles qui consommait le moins de phytos étaient ceux ou la décision de traitement était prise par un vigneron "propriétaire". Et quand il s'agissait d'un directeur (qui avait des comptes à rendre) les doses étaient plus fortes. Et je suis prêt à parier que statistiquement ces salariés étaient mieux formés que les vignerons... Je sais que nous sommes tous perfectibles. Mais attention aux solutions "Powerpoint", elles résistent souvent mal aux dures réalités du terrain.
Claude Boitteau Le 25 mai 2020 à 20:59:27
Monsieur réinvente le filà couper le beurre ,Dire que les viticulteurs se désintéressent de la pulvérisation ( au prix où sont les produits )est un manque de connaissance u milieu viticole et faire preuve d'une prétention énorme. Peut-être avez vous l'excuse de la jeunesse ....?.
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