LE FIL

Mission impossible

Le délai de distillation de crise s’annonce intenable

Mardi 19 mai 2020 par Alexandre Abellan

Accomplissant leur rôle historique de régulateur de marché, les distilleries vinicoles se trouvent face à un défi inédit par son ampleur.
Accomplissant leur rôle historique de régulateur de marché, les distilleries vinicoles se trouvent face à un défi inédit par son ampleur. - crédit photo : DR
Les distilleries françaises estiment qu’absorber 2 à 3 millions hl de vins excédentaires leur demanderait six mois. Mais les délais administratifs actuellement envisagés leur laisseraient moins de trois mois.

Déjà en retard. Se chiffrant en millions d’hectolitres, le projet de distillation des volumes de vins français excédentaires suite à la crise commerciale du coronavirus n’est pas encore validé par le gouvernement qu’il manque déjà de temps. Qu’il s’agisse des 2 millions hl actuellement envisagés par le gouvernement ou des 3,5 millions hl demandés par la filière, « les distilleries ont la capacité industrielle de traiter ces volumes sur six mois (desquels il faut enlever la période des congés d'été). Mais le délai imposé d'avoir distillé et commercialisé au 15 septembre 2020 est beaucoup trop court » explique un porte-parole de l’Union Nationale des Distilleries Vinicoles.

Attendues avant la Pentecôte, les dernières réunions d’arbitrage entre la filière et ses ministères (Agriculture et Economie) doivent permettre au conseil spécialisé vin de FranceAgriMer d’acter ce 3 juin un plan de distillation, afin que les opérateurs du vignoble y souscrivent dans la foulée jusqu’au 20 juin. De la finalisation des financements* à la mise en place de contrats, les distilleries ne prévoient pas le passage de premiers vins dans leurs chaudières avant juillet, au mieux. Mais comme la Commission Européenne attend ce 15 octobre la réception des dossiers sur les alcools produits et qu’il faut un mois aux agents de FranceAgriMer pour les valider avant de les faire remonter à Bruxelles, la campagne de distillation durerait au final moins de trois mois. Soit deux fois moins que la durée nécessaire.

"Chaque jour de charge administrative sera un jour de distillation en moins"

Dans un courrier envoyé au ministre de l’Agriculture, l’UNDV demande donc à Didier Guillaume un délai courant jusqu’à la fin 2020. Alors que l’incertitude pèse sur la concrétisation de ce plan de crise gouvernemental, « tout dépend des modalités de distillation, qui permettront de connaître la ligne de départ. Est-ce que les modalités seront simples ? Faudra-t-il un contrat ? Faudra-t-il un agrément de FranceAgriMer ? Ce n’est qu’après que l’on commencera à distiller. Chaque jour de charge administrative sera un jour de distillation en moins » témoigne Pascal Baron, le directeur des distilleries Baron (dans le Pays Nantais) et de Vouvray (Touraine).

« Avec les informations à disposition à ce jour, on ne peut pas trop en dire » prévient Axel Tapissier, le directeur des distilleries Sud Languedoc (à Ornaison et Sigean). Attendant la publication imminente du décret d’application de la distillation de crise, le distillateur précise toutefois que « 2 millions hl [de vin à distiller] c’est 220 000 hl d’alcool. Même s’il y a actuellement de la demande pour le gel hydroacloolique, ça ne va pas se vendre en deux semaines… »

Difficiles débouchés commerciaux

Le dispositif européen de distillation de crise ne donnant pas la possibilité de valoriser les vins excédentaires en eaux-de-vie de vin (ce qui pourrait déséquilibrer la filière du brandy) et autres alcools de bouches (gin, vodka, etc.), « les alcools de la distillation de crise ne sont autorisés à aller exclusivement qu'à la biocarburation et aux usages industriels (tels que les gels hydro-alcooliques) » souligne Claire Douence, la présidente de l’UNDV. De là à craindre que les excédents qui pèsent sur le vignoble deviennent un poids pour les distilleries…

« Les biocarburants ne sont actuellement pas porteurs avec la baisse des cours du pétrole. Les autres alcools industriels sont aussi très présents. Il va falloir stocker alcool sur période qu’on ne connaît pas, ça va coûter cher » souligne Jean Mottet, le PDG de la distillerie du Bois des Dames (Vaucluse), qui reconnaît voir le problème de l’extérieur. « Les Côtes-du-Rhône ne sont a priori pas demandeurs d’une distillation de crise » note le distillateur, qui ne s’attend pas à l’arrivée de volumes venant d’autres vignobles, les coûts de transport montant alors que le coût de l’opération s’annonce particulièrement serré.

"50 €/hl AP"

« La condition pour que ces vins soient distillés est qu'il y ait une aide aux distilleries, ce qui n'est pas encore budgétisé » pointe le courrier de l’UNDV au ministre de l’Agriculture, rappelant leurs demandes de fin avril. Si le ministre de l’Economie a laissé entendre qu’une telle enveloppe était envisageable, ce 11 mai, actuellement rien ne serait entériné. L’UNDV demande une aide de 50 euros par hectolitre d’alcool pur produit (soit 6 euros par hectolitre de vin distillé). Les distilleries espèrent avoir gain de cause, le plus rapidement possible.

 

* : Pour simplifier le dispositif de distillation, l’UNDV demande à ce « qu'aucune caution ne soit supportée par les distilleries. En effet, les montants à garantir sont trop élevés et les distilleries n’auront pas les trésoreries suffisantes pour obtenir ces cautions. »

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