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"Intensif", le vignoble peut faire une fleur aux abeilles
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"Intensif", le vignoble peut faire une fleur aux abeilles

Incitant à créer des corridors de biodiversité dans le paysage viticole, les pollinisateurs sont les marqueurs de la richesse et de l’équilibre écologique d’un milieu. Retours d’expériences en appellation Margaux.
Par Alexandre Abellan Le 01 juillet 2019
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« Tout est question de dosage. Moins qu’un effet bio ou conventionnel, on note un effet de l’attention donnée par le vigneron à la flore et sa diversité » estime David Genoud, ce 27 juin à Margaux. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
«

 J’ai capturé 2 974 abeilles de 121 espèces différentes… Je ne m’y attendais pas du tout ! Je pensais capturer 600 à 800 abeilles de 50 espèces. Ma première surprise a été d’en trouver dans l’inter-rang » confie l’ingénieur écologue David Genoud, ce 27 juin, lors de la journée biodiversité de l’appellation Margaux (à la salle des fêtes de la commune éponyme). Spécialisé dans l’étude des abeilles sauvages (Hymenoptera, Apoidea), le consultant a réalisé des campagnes d’échantillonnages d’abeilles et de cartographie de l’occupation des sols en 2015 et 2016 sur l’appellation médocaine. Qu’il qualifie lui-même « d’espace de viticulture intensive ».

Piloté par la cellule de transfert Vitinnov, cette étude ne donne pas encore de résultats définitifs au vu de l’ampleur des données à traiter, mais esquisse des tendances concernant les leviers pour améliorer la diversité locale des pollinisateurs. Qui sont des marqueurs de la richesse et de l’équilibre d’un milieu. Les premières données de cette étude montrent une forte variabilité des prélèvements sur les 14 parcelles suivies, allant de 81 à 586 abeilles capturées sur les deux campagnes.

Fleurs dans l’inter-rang

Au-delà de l’effet positif de la proximité du fleuve, David Genoud explique moins ces différences d’abondance par des pratiques viticoles en bio, conventionnelles ou biodynamie que par l’approche de la flore de chaque maître de culture. « Quand il y a des fleurs dans l’inter-rang, on attire en moyenne treize espèces [d’abeilles] de plus que sur un sol nu » souligne l’expert. Qui relie plus globalement « une abondance moyenne et diversifiée [d’abeilles] à une bonne conservation du couvert végétal et de la flore, dans un milieu peu concentré en vignes ».

Préserver fleurs et sol

Pour préserver la biodiversité intra-parcellaire, David Genoud conseille de préserver les fleurs au printemps jusqu’à la fin de leur cycle, et de ne herser que le plus tard possible, pendant l’été, quand les plantes ont grainé. De manière générale, les travaux du sol doivent être adoucis pour s’adapter aux rythmes biologiques des insectes : « 70 % des abeilles ont leurs nids dans le sol ! Respecter cette nidification a plus de fonctionnalité écologique que d’implanter des hôtels à insectes, qui n’ont pas de rôle de protection, mais de pédagogie » s’emporte Hugues Mouret, le directeur technique de l’association militante Arthropologia.

Le lobbyiste revendiqué ajoutant que « les espaces agricoles sont des déserts biologiques. Il n’y a plus de vie dans le sol de vos vignes AOC. Toutes les mesures sont bonnes à prendre, mais elles ne sont pas à la hauteur des enjeux. Il est question d’un changement radical des modes de production. »

84 % de l’AOC

Ayant secoué les esprits, sans les échauffer, cette alerte renforce l’engagement des vignerons participants à modifier leurs pratiques culturales. Depuis 2013, le syndicat viticole de l’AOC Margaux développe avec Vitinnov une convention de biodiversité qui est désormais souscrite par 32 châteaux, soit 84 % des surfaces de l’appellation (qui s’étend sur 1 500 hectares de vignes, pour 7 000 ha de territoire). « 400 actions sont recensées dans cette convention pour mieux connaître et améliorer la biodiversité » note Josepha Guenser, la responsable de la cellule biodiversité de Vitinnov. Ajoutant que « l’origine du déclin de la biodiversité est bien connue : les diverses pollutions et l’ultra-spécialisation des paysages qui les homogénéisent. Pour favoriser les pollinisateurs, il faut aménager des bordures fleuries et recréer de la continuité écologique. »

Être patient

Pour recréer des corridors et trames vertes adaptées au climat médocain et à ses espèces d’insectes, la sélection et la production de plantes locales et sauvages est au cœur des projets actuels de Vitinnov sur l’appellation Margaux. « Sur 32 sites, nous avons réalisé une sélection de 28 espèces que nous avons semés à la volée en octobre 2018 (après un travail du sol et avant un roulage). Les résultats d’implantation sont globalement moyens à mauvais » rapporte Lionel Gire, le dirigeant du producteurs de graines Semences Natures. Qui précise qu’« il faut améliorer la préparation des sols et surtout être patient. On voit apparaître les espèces annuelles graminées, les fleurs des vivaces pourraient prendre le relai l’an prochain. »

« Il faut prendre le temps de reconstituer la flore. Il ne peut y avoir en un an l’implantation d’une trentaine d’espèces tout juste semées » confirme Emilie Chammard, l’attachée au Conservatoire Botanique National de Sud-Aquitaine. Qui ajoute qu’avant de se précipiter sur un ensemencement, « il faut d’abord faire un diagnostic pour savoir s’il est nécessaire d’apporter artificiellement des végétaux, où si l’on peut changer les pratiques pour optimiser l’existant. »

Désert ou refuge

Pour les pollinisateurs, « selon la gestion des espaces interstitiels, les vignes peuvent être un désert ou un refuge de biodiversité » conclut David Genoud, qui alerte sur la disparition progressive des friches (aux plantes spontanées dites rudérales, si propices aux pollinisateurs), remplacées par des constructions... Ou des vignes.

 

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