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4 200 hl de vins languedociens transformés en Bordeaux, Margaux, Pomerol…

Jeudi 23 novembre 2017 par Alexandre Abellan

Après l’affaire Raphaël Michel dans le Sud-Est, nouveau coup de tonnerre pour le négoce français cette année avec le dossier Signes de Terres.Après l’affaire Raphaël Michel dans le Sud-Est, nouveau coup de tonnerre pour le négoce français cette année avec le dossier Signes de Terres. - crédit photo : Archives Alexandre Abellan
Un négociant-commissionnaire aurait floué la place de Bordeaux pendant deux ans en jouant sur la traçabilité des livraisons.

« Tout est faux… Vous n’allez pas continuer ? Oubliez-moi ! » s’emporte Yanka Ferrer, avant de raccrocher et de ne plus répondre aux sollicitations de Vitisphere. Si le nom de la négociante commissionnaire bordelaise est assez peu connu, il est difficile de l’oublier une fois que l’on a pris conscience de l’ampleur de l’enquête pour fraudes qui vise son activité. Des soupçons de transformations de vins en vrac languedociens en vins AOC bordelais pèsent sur son négoce de Libourne, Signes de Terres. Révélée en 2014 suite à un contrôle par l’administration des Douanes et Droits Indirects, la fraude concernerait les plus grands noms de la place de Bordeaux.

Parmi les acheteurs de vins languedociens transformés en AOC girondines, figureraient notamment le groupe Castel (y compris sa filiale Œnoalliance), les Grands Chais de France (GCF), les Grands Vins de Gironde (GVG*, du groupe Borie Manoux) et même le négoce de la première coopérative girondine (le Cellier Vinicole du Blayais, filiale de Tutiac). « Il y a bien plus de négociants concernés avec le jeu des reventes » confie un opérateur girondin, estimant que « cette transformation frauduleuse repose sur un schéma complexe. On ne peut pas le mettre à jour si l’on n’a pas accès aux comptabilités matières. Bref, si l’on n’est pas des Douanes ! ».

Transits factices

Selon des sources concordantes, le montage de ces transactions reposerait sur une falsification des Documents d’Accompagnement Électronique (DAE) de départ et d’arrivée, empêchant toute traçabilité des vins. Le mécanisme serait le suivant : suite à l’achat d’un lot de vrac dans le Languedoc par Signes de Terre, un premier DAE annonçait une adresse de livraison factice. Le transporteur était réorienté en cours de livraison vers une autre destination, sans avoir déchargé les lots dans les entrepôts agréés de Signes de Terres. Dans tous les cas, cette nouvelle destination se trouvait être le client final du négociant-commissionnaire. Un deuxième DAE était alors délivré, stipulant le même volume transporté que le premier DAE, mais plus la même qualité. Le temps de la livraison et de ce passe-passe, la traçabilité de ce vin pouvait ainsi être rompue et le lot afficher une nouvelle appellation, voire un autre millésime.

Valeur ajoutée : x10

D’après des sources proches de l'enquête, 4 200 hectolitres de vins auraient ainsi été modifiés frauduleusement entre 2012 et 2014, dont 1 300 hl de vin transformés en AOC Bordeaux, 700 hl en Bordeaux supérieur, 700 hl en Pomerol, 600 hl en Margaux, 350 hl en Pauillac et 100 hl en Saint-Julien. Le tout à partir de vins Pays d’Oc IGP ou de Vins de France, achetés pour leurs cépages bordelais et leurs coûts bien moindres. Cette transformation astucieuse pourrait multiplier jusqu’à dix la valeur d’un lot. Pour donner un ordre de grandeur, les tonneaux de Margaux et de Pomerol s’échangeaient en janvier 2017 pour 890 et 1 000 euros l’hectolitre selon le Conseil National des Courtiers de Marchandises Assermentés, quand les prix moyens d’un vin rouge de cépages en Vin de France et IGP étaient respectivement de 82 et 90 €/hl selon FranceAgriMer.

"Fraude à la petite semaine"

Malgré les détails qui filtrent sur ce mécanisme de transformation, il n’y a pour l’instant pas trace d’une procédure judiciaire à l’encontre de Signes de Terres. Cet été, la société de Yanka Ferrer a notifié sa cessation d’activité rétroactive au 31 décembre 2015. Sollicitées, les Douanes n’ont pas donné suite aux questions de Vitisphere. Comme la majorité des instances professionnelles bordelaises, qui ne souhaitent pas commenter, soit par manque de connaissances du dossier, soit par volonté de ne pas intervenir dans un dossier hautement sensible. Une précaution qui n’empêche pas certains interlocuteurs d’évoquer la possibilité de se porter partie civile dès qu’une procédure judiciaire sera ouverte. « C’est une vieille tartine qui a deux ans. Une fraude à la petite semaine » évacue pour sa part un négociant languedocien, malgré l’ampleur de la fraude à l’échelle des AOC communales du Médoc. Alors que les rumeurs sur ce négociant-commissionnaire semblent courir depuis des années, il semble décidément difficile d’oublier en un instant l’affaire Signes de Terres.

 

* : Yanka Ferrer est d’ailleurs une ancienne acheteuse de vin pour le négociant GVG.

 

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le pinardier Le 11 décembre 2017 à 18:14:57
mais que fait QUALIBORDEAUX ? il est plus facile de contrôler des petits viticulteur que de contrôler des grands groupes .
Mrx Le 08 décembre 2017 à 16:58:53
Quand on voit le nom des acheteurs soi-disant floués je pense que pour une partie ils avaient toute connaissance de l'origine des produits.... où alors le gars qui contrôle les entrées de vins îl est atteint d' une double pathologie: agueusie et anosmie avec peut être un début de cécité. Sans compter qu' Il est sourd et muet parceque ne pas parler avec le chauffeur du camion c' est mal polie
Pierre Carbonnier Le 04 décembre 2017 à 19:24:48
Ben mon colon! Voilà qui prouve au moins que les vins du Languedoc ne sont pas aussi rustauds que certains l'affirment. Qu'en pensent les buveurs d'étiquettes ?
Pujol Le 04 décembre 2017 à 13:50:20
Ceci signifie donc que dans des célèbres enseignes nationales distribuant du vin au détail il y a (eu) de fausses bouteilles de Pomerol, Margaux, Pauillac et Saint-Julien... Comment se fait-il qu'il n'y ait pas encore de procédure judiciaire ? Et pourquoi ce silence médiatique en France alors que l'article de Alexandre Abellan a été repris et cité en Italie, Allemagne, Pays-Bas, Chine et probablement d'autres pays Asiatiques ?
Borneo Le 02 décembre 2017 à 09:31:21
Tant que les mises en bouteilles ne se feront pas en région de production, cela continuera évidemment; surtout quand vous avez des lots de cépages languedociens de meilleure qualité que certains bordeaux
Maury François Le 01 décembre 2017 à 12:08:02
Le Palace Famous Club, cette boîte de nuit XXL qui peut recevoir jusqu’à 1 000 clients est une de ses propriétés!!!! Elle y vend aussi du bordeaux Languedocien? ça sent pas bon tout ça !:!!
craoux Le 28 novembre 2017 à 18:01:34
"trebuh" .. > vous voulez dire quoi au juste ?
trebuh Le 27 novembre 2017 à 13:27:48
Mon avis est que 99.99999% des habitants de cette planète (dont moi, Mr Parker, Mr Rolland et autres) sont capables de boire un languedoc avec une etiquette bordeaux ou napa ou mancha, sans s'offusquer! la question n'est pas là. il s'agit juste: *d'un manque de traca pour le consommateur, c'est pas top. *de création de papier et pour l'appellation c est pas terrible, même si je n'en doute pas les vins bordelais sont bien souvent meilleurs avec un peu de soleil languedocien.
CognacXO Le 26 novembre 2017 à 19:41:50
Alors, les oenologues bordelais!...... On fait comme dans "Le diner de cons"; on rajoute un peu de vinaigre dans le Rotschild pour lui donner du corps?..... Quelle manque de professionalisme...On pourrais penser qu'ils sont comme De Funes dans "L'aile ou la Cuisse": rien qu'en regardant le verre, ils sont capables de trouver de quel château vient le vin et en quelle année il a été produit..du moins, c'est ce qu'ils veulent nous faire croire.... Ben là, c'est raté....Ne pas reconnaitre un IGP Languedoc d'un Pomerol, ou d'un Margaux, quel désavoeu.... C'est que les gars du Languedoc savent faire un sacré bon pinard dont ils n'ont plus à rougir....La preuve...On les compare au meilleur crus de Bordeaux.... La prochaine fois, j'achèterai du Languerol, ou du Marguedoc...mais a un prix plus que raisonnable comparé à ces crus prestigieux du Bordelais...
Hervé Lalau Le 26 novembre 2017 à 09:39:29
Encore une preuve de la bonne qualité des IGP du Languedoc.
sparkling Le 25 novembre 2017 à 10:20:39
Ce commentaire rejoint celui de nsg Comment ces vins ont ils été achetés par le négoce embouteilleur ? Les achats ont ils fait l'objet d'un dégustation d'agrément ? si non, cela montre que l'embouteilleur fait n'importe quoi, pourvu que ce soit un liquide rouge et alcoolisé; ZAKsi oui, soit les dégustateurs sont des incapables absolus , soit la qualité des vins était tellement élevée (et là, gloire au Languedoc !) que la confusion était possible... De toutes façons si le vendeur est malhonnête, les acheteurs étaient incompétents.
nsg Le 25 novembre 2017 à 09:23:19
Bonjour M.BEZES, vous êtes donc d'accord avec ce que j'ai écris : ´4200 hl de vins frauduleux´ , à savoir et selon l'article, ces vins vendus comme ayant l'AOC Bordeaux, Bordeaux sup, Margaux, Pomerol, Pauillac et St Julien. Et je repose la question: A priori, ces AOC ont des caractéristiques différentes, est-ce que les œnologues des maisons de négoce n'auraient-ils pas dû déceler leur absence lors des dégustations avant achat?
BEZES Nicolas Le 24 novembre 2017 à 17:22:09
#nsg: Ce ne sont pas les 4200 HL du Languedoc qui sont frauduleux, c'est bien l'action de les transformer en vins de Bordeaux qui constitue la fraude...
nsg Le 24 novembre 2017 à 10:05:32
Pourquoi le monde du vin est-il si secret?.. Suite à cette négociation frauduleuse, de grosses maisons de négoce bordelaises ont acquis et revendu tout ou partie de ces vins frauduleux. Ne seraient-elles pas mises à mal s'il y avait une action en justice ? N'y-avait-il pas une différence de goût, de nez, à retrouver entre toutes ces AOC par leurs œnologues avant d'acquérir ces 4200 bl de vins frauduleux?
La Rédaction Le 23 novembre 2017 à 20:06:35
Bonsoir M. PAWLOWSKI, Comme l'indique l'article, le cours de 890 € auquel vous faîtes référence est le prix en vrac et à l'hectolitre de l'AOC Margaux. Pour une cotation originale de 8 000 € le tonneau. Le compte est donc bon. Merci pour votre lecture et vos calculs attentifs.
PAWLOWSKI Patrick Le 23 novembre 2017 à 19:46:27
900€ le tonneau de Margaux de 9hl (= 4 barriques de 2,25hl) soit environ 100€/hl comparé aux 90€/hl des IGP languedoc, pour moi ça ne fait pas "valeur ajoutée x 10" ... Les journalistes (même "spécialisés") ont toujours beaucoup de mal avec les chiffres !!! PP. Un courtier de campagne
craoux Le 23 novembre 2017 à 19:12:07
Je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il y a une défaillance certaine de l'Administration. La reconnaissance du statut d'entrepositaire agréé est née avec la réforme des procédures de contrôle du secteur (en 2000 ou 2001, je ne sais plus trop - le principe du renversement de la charge de la preuve a prévalu .. l'idée était qu'on "croyait" à la sincérité des déclarations de flux de l'opérateur et donc, on (Douanes) contrôlait a posteriori ... depuis, bien sûr, des logiciels de gestion de la compta-matières sont nés - dématérialisation de la procédure entre autres - et ont reçu l'agrément de la DGDDI. Mais .. que l'on puisse falsifier les DAE pose question > je n'imagine pas une seconde que le "client-entrepositaire" utilisateur déclaré et reconnu d'un logiciel de compta-matières "agréé" puisse bidouiller tout seul son logiciel ! ... Alors ?
domalain Le 23 novembre 2017 à 13:10:57
C'est bien pour cela que le Bordeaux est meilleur!!!!
gallus vindex Le 23 novembre 2017 à 12:33:09
So much pour le professionalisme de ces négociants bordelais.
Pierre VILLEMAGNE Le 23 novembre 2017 à 12:10:41
Quand j'étais enfant (années 60) le curé de Palavas (feu l'abbé Paul Bruniquel) disait aux vacanciers que leurs âmes se bonifiaient au soleil du Languedoc comme le vin du Languedoc se bonifiait par trains entiers en partant vers cette capitale du vin dans la Gironde (sic.). Cela ne date donc pas d'hier !
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