LE FIL

Produits phytosanitaires

Bernard Farges aux viticulteurs : « Ayez un comportement citoyen ! »

Lundi 20 juin 2016 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 21/06/2016 11:51:48

Nouveau face-à-face cordialement houleux entre Bernard Farges et Valérie Murat (cette dernière étant entourée de Noël Mamère et Dominique Techer), ce 17 juin au château Lagarette.Nouveau face-à-face cordialement houleux entre Bernard Farges et Valérie Murat (cette dernière étant entourée de Noël Mamère et Dominique Techer), ce 17 juin au château Lagarette.
Derrière le jeu des positions, oppositions et propositions sur l’utilisation des produits phytosanitaires, se dessine l’aspiration partagée de modifier les pratiques. C’est du moins ce qui ressort d’une table ronde organisée en Gironde et associant élus, riverains et viticulteurs.
« Quelle viticulture pour demain ? » questionne la table ronde organisée, ce 17 juin, au château Lagarette, à Camblanes-et-Meynac (Gironde). Pour les organisateurs, la réponse est claire, c’est une viticulture sans traitements chimiques qui représente l’avenir. Et pour commencer : à proximité des écoles qui ont été au cœur de ce débat passionné. Parmi la quarantaine de participants, des familles sont accompagnées de turbulents enfants en bas âge, mais également d’élus locaux, beaucoup plus sages, mais pas moins ennuyés par la longueur de la réunion.
 

Il faut dire que l’initiative du débat revient à la rencontre de riverains et d’élus du vignoble, comme l’explique Anne-Laure Fabre-Nadler, la conseillère départementale du canton de Créon, régulièrement interpellée après la diffusion du documentaire de Cash Investigation (en février dernier sur France 2). Mais la filière viticole n’est pas en reste, avec un invité surprise, aussi inattendu que remarqué en cette fin de semaine pluvieuse : Bernard Farges, le président du Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux. Bien lui a pris de jouer au vilain petit canard, son nom revenant en boucle dans les échanges (ou le cas échéant celui de l’interprofession qu’il préside).

"Il est difficile d'entendre dire que votre enfant risque un cancer, mais qu'il trop compliqué d'agir"

« Est-ce normal que nos enfants, qui n’ont rien demandé, soient exposés sans protection à des pesticides dans leur cour d’école, alors que les applicateurs portent des masques à gaz et des combinaisons ? », demande une mère indignée. Elle en est arrivée à retirer ses deux enfants de la maternelle de Saint-Genès-de-Lombaud pour qu’ils ne soient plus exposés au risque des traitements viticoles d’un vigneron apparemment peu amène.
 
« Ce genre de comportement est inadmissible de la part d’un viticulteur, il est néfaste pour tous. Il faut agir très vite contre ces pratiques que l’on ne peut pas cautionner », réagit la vigneronne Véronique Barthe, des châteaux d’Arcole et la Freynelle, en Entre-deux-Mers.

"Le sujet, c’est bien le comportement des viticulteurs"

« Nous avons dénoncé le viticulteur de Saint-Genès-de-Lombaud, comme ceux de Villeneuve-de-Blaye* », appuie Bernard Farges, rappelant qu’il n’a pas le pouvoir de les « mettre au pas ». « Le sujet, c’est bien le comportement des viticulteurs, qu’ils soient bio ou pas. Pour nous, institution, notre rôle auprès de nos collègues viticulteurs, c’est de leur dire : ayez un comportement citoyen. »
 
Préconisant le dialogue entre les parties prenantes afin de dégager des aménagements, il a martelé qu’à proximité d’une école, un viticulteur peut réussir à ne pas traiter pendant les jours de classe. « Il y a moyen de s’organiser. Ça ne répond sans doute pas à toutes les inquiétudes, mais cela peut améliorer la situation », lâche-t-il.

Loi du silence et effet d’annonce

Ayant été la cible de nombreuses critiques sur l’hypocrisie girondine face aux pesticides, Bernard Farges a également répliqué que « rarement une omerta aura autant fait parler d’elle ». Pour lui, « il n’y a pas d’omerta, puisque la filière viticole dans son ensemble travaille sur le sujet. Je ne crois pas que l’on puisse dire qu’il y a quinze ou vingt ans, on travaillait comme aujourd’hui. » Et d’appuyer son propos sur la tenue de forums environnementaux annuels depuis 2008, la progressive réduction des doses ou le développement d’outils de modélisation des maladies cryptogamiques…

Egalement accusé d’avoir donné dans l’effet d’annonce en promettant une sortie bordelaise des phytos, Bernard Farges confirme sa position. « Quand nous disons que nous avons pour objectif de les réduire fortement, voire de sortir des pesticides. C’est un fait. Le mouvement est engagé, il sera de plus en plus fort », plaide-t-il, mettant en balance l’obtention de cépages résistants adaptés au climat et au profil organoleptique des vins de Bordeaux.

"Vous êtes sans surprise, Bernard"

« Vous nous resservez toujours la même chose », lui rétorque l’activiste Valérie Murat, qui poursuit devant la justice le combat de son défunt père, James Murat, pour trouver les responsabilités de son cancer lié à une exposition à l’arsénite de sodium. « Il faut arrêter de dire non, non, il n’y a pas de problème de pesticides à Bordeaux. Le déni, c’est ne pas vouloir savoir ce que vous savez ! », s’exclame-t-elle, cinglante face à un président du CIVB qui, d’après elle, « fait le jeu des firmes de phytos » (voir encadré).

Fiscalité biologique

Même défendues avec fougue, les propositions du CIVB ont peu convaincu l’auditoire. Elles tiennent même du sparadrap sur une jambe de bois, tacle le député-maire Noël Mamère, également à l’origine de cette table ronde. L’élu écologiste élargit, quant à lui, le débat à une société arrivant à la fin d’un cycle. « Il n’est pas question pour nous d’accuser les viticulteurs, qui sont les victimes d’un système. L’idée, c’est de montrer comment passer à une viticulture plus respectueuse de la terre, de l’environnement, de la santé et des consommateurs. Mais cela ne se fait pas du jour au lendemain », concède-t-il.
Pour se donner les moyens d’accompagner la transition, Noël Mamère défend une fiscalité écologique, afin de financer la conversion en bio des conventionnels, et assister ceux qui sont déjà certifiés. « Ce n’est pas une taxe punitive, défend-il, mais une application du principe pollueur-payeur. »
 
Il va sans dire que cette volonté de financer le développement du vignoble bio a été relevée par les membres de la filière. « On ne fera pas changer les pratiques en culpabilisant les viticulteurs. Il faut pouvoir leur démontrer par l’exemple pour qu’ils cheminent vers une prise de conscience », confirme ainsi la viticultrice Sylvie Dulong, présidente d’Agro Bio Gironde, avant d’asséner : « Mais il faut des moyens et nous demandons l’appui des politiques publiques. »

Des chemins au message

Face au postulat de mise au ban de tout l’arsenal chimique, Bernard Farges en reste persuadé : « Ce n’est pas un chemin unique qui nous amènera à la solution vers laquelle on tend tous. Il n’y a pas de recette miracle, il ne faut pas croire que toute la viticulture pourra passer en bio. » Cette idée d’alternatives conventionnelles dans la viticulture alternative n’est pas du goût de tous. « Je ne vois pas en quoi ce serait simpliste, ou déconnecté de la réalité, de passer au tout bio », s’emporte au contraire le vigneron Nicolas Despagne, du château Maison Blanche, en AOC Montagne-Saint-Emilion, pour qui « l’emploi de molécules chimiques n’est pas neutre. C’est un problème de santé publique. »
 
« Il faut envoyer des signaux clairs. Le plus grave, c’est la désorientation dans laquelle se trouvent les paysans. D’un côté la société leur dit stop, il faut changer les pratiques culturales, et de l’autre les institutions disent qu’il n’y a pas de plan B », conclut le vigneron Dominique Techer. L’élu de la Confédération Paysanne plaide, quant à lui, pour la mise en place d’urgence de plans de traitements sans produits CMR (cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques).
 

A noter qu’au sujet du débat sur la nature des produits viticoles qui ont intoxiqué des élèves au printemps 2014, Bernard Farges estime qu’« il est stérile, et dans les deux sens ».

Passe d'armes

En guise de petit aperçu du débat cordial, mais viril, de ce vendredi soir pluvieux, voici quelques éléments concernant les Autorisations de Mise en Marché des produits phytopharmaceutiques. Interpellant Bernard Farges, Valérie Murat estime que ce n’est pas parce qu’il y a homologation, qu’il n’y a pas de risque. « Je vais vous parler d’un produit que je connais bien, l’arsénite de sodium. Pendant quarante-deux ans, les autorités ont dit que si le vigneron se protégeait, il n’y aurait pas de problème. Mais dès la première ligne de décret sur retrait de l’arsénite, il est dit que la substance est dangereuse pour la santé des utilisateurs, en dépit des précautions prises lors de son application. » Pour elle, c’est un fait, « le ministère de l’Agriculture n’a pas tenu son rôle de police des pesticides » et ne peut donc servir de « couverture » aux pratiques viticoles actuelles.

Pour Bernard Farges, l’histoire mérite d’être prise avec le recul du terrain : « il n’y avait pas un viticulteur utilisant l’arsénite de sodium qui ne savait pas que ce produit était dangereux ». Et d’affirmer qu’« aujourd’hui, ils savent que les produits utilisés sont dangereux et veillent à prendre des précautions ».
 

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vigneronsderions Le 22 juin 2016 à 08:27:34
Encore un débat pour rien malheureusement, Au delà des pesticides on constate qu'il y a un fossé (voir un gouffre) entre l'agriculteur et le citoyen consommateur. Méthodiquement les consommateurs "écolo" nous abreuvent de vérité très erronée sur le BIO, certains souhaitant même des conversions (BIO) de gré ou de force (cela me rappelle des choses désagréables dans l'histoire des peuples). Sauf qu'on ne réglera rien, puisque le consommateur croit mordicus que les BIO ne traitent pas. Je me suis fait interpeller par des randonneurs pendant que je traitais mes vignes pour savoir si je n'avais pas honte de polluer, ma réponse fut la suivante: "comment savez vous si j'utilise des pesticides homologué ou non en AB à l'instant ou vous me parlez?", dommage car c'était la fin de saison (soufre mouillable et cuivre) donc traitement BIO compatible, mais c'est le fait même de me voir traiter qui les dérangeaient (donc incompréhension). Pourquoi les agriculteurs BIO, ne communiquent pas de manière claire sur leurs pratiques, pourquoi la plupart du temps ils entretiennent une confusion, voir communiquent dessus? voir par exemple http://www.lerepublicain.net/le-bio-chasse-aux-idees-recues/. C'est écrit noir sur blanc, en BIO pas de pesticides, pas d'insecticides, or cette affirmation est fausse, mais le consommateur ne retient que cela, c'est du marketing très poussé... Je n'ai rien contre le BIO et j'essaierai d'en faire le jour ou la vente de ces produits me permettra de vivre de mon métier, sans aide, sans subvention, sans devenir un chasseur de primes, parce que je ne crois pas un seul instant à l'agriculture administré par l'Etat. Bio ou non cela ne fonctionne pas. Il faut juste regarder ce qui se passe chaque jour pour le constater. Les agriculteurs ne font que ce que les citoyens consommateurs demandent, et ce avec quoi ils remplissent leur caddies dans les grandes surfaces bien connues, installé en bord de Garonne par le Député Maire de Bègles . Comme quoi chacun a sa responsabilité, et la première c'est de payer les produits le prix nécessaire à leur élaboration et naturellement l'agriculture s'adaptera (sauf qu'on est très loin de cela)...
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