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Malgré le contexte
Ces vignerons et vigneronnes se lancent dans le bio cette année

Que ce soit en se renseignant auprès de leurs confrères qui ont déjà franchi le pas, en testant différents matériels de travail du sol ou en s'assurant d'abord de leurs débouchés, ces vignerons et vigneronnes qui se lancent dans le bio cette année ont patiemment préparé leur conversion. Elle démarre d'autant mieux
Par Colette Goinère Le 20 juin 2022
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 Ces vignerons et vigneronnes se lancent dans le bio cette année
Corinne Dousseau « La gestion de l'herbe nous inquiétait ma sœur et moi, expose Corinne. Car cela impliquait plus de main d'œuvre. En fait, c'est le côté économique qui nous retenait ». - crédit photo : Philippe Glorieux
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inalement, elles ont sauté le pas. À Maumusson-Laguian, dans le Gers, Corinne et Brigitte Dousseau se lancent dans le bio cette année. Une décision qu'elles ont longuement mûrie. Depuis 1999, elles sont à la tête du domaine Sergent. Sur 22 ha en AOC Madiran et Pacherenc du Vic-Bilh, elles produisent 1 100 hl par an et vendent 85 % de leur récolte en bouteilles, essentiellement en France. « La gestion de l'herbe nous inquiétait, ma sœur et moi, expose Corinne. Car cela impliquait plus de main-d'œuvre. En fait, c'est le côté économique qui nous retenait. »

Depuis douze ans, la propriété est en agriculture raisonnée et se rapproche peu à peu des pratiques du bio, en adoptant des couverts végétaux et en traitant uniquement avec du cuivre et du soufre. En 2019, elle est certifiée HVE. Alors pourquoi le bio cette année ? Le déclic est venu d'Altema (Alliance technique du Madiranais), un groupement de 16 viticulteurs, dont 11 en bio, qui partagent leurs connaissances, et auquel les deux sœurs adhèrent. « J'ai beaucoup échangé avec eux autour du matériel, de la maîtrise de l'herbe. Ceux qui sont en bio depuis quelques années ont apporté leur expérience. Il y a une vraie entraide. C'est de la transmission et de l'échange », indique Corinne Dousseau.

Une panoplie d'outils

Sabine Desbarats, la conseillère du groupement, va finir par la convaincre. « Corinne craignait de ne pas y arriver. Elle n'avait pas confiance. Ou, elle n'avait pas toutes les cartes en main », répète-t-elle. Alors, avec prudence, la transformation s'enclenche. Au printemps 2021, les sœurs Dousseau abandonnent le désherbage chimique. Elles acquièrent toute une panoplie d'outils Clemens pour l'entretien des rangs : un châssis SB2, des interceps Radius SL avec lames, ailette et versoir, des disques émotteurs, des brosses Multiclean, des étoiles Kress, une tondeuse à voie variable. Montant total de l'investissement : 37 750 €, financés par un emprunt sur cinq ans.

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Corinne Dousseau (crédit photo DR)

En revanche, pas de business plan, pas de calcul des surcoûts de production à répercuter sur le prix des bouteilles. « Nous n'avons pas encore regardé le volet financier. Nous le ferons pour le premier millésime certifié bio en 2024 », confie Corinne Dousseau. L'embauche d'un salarié supplémentaire n'est pas non plus à l'ordre du jour. Les deux sœurs, le tractoriste en CDI et le mi-temps qui s'occupe de la taille, des travaux en vert et de la mise en bouteille devront faire l'affaire. Seule évolution : cette année, le prix des bouteilles a augmenté de 3 %, à cause de la hausse des matières sèches.

Mi-mai, Corinne Dousseau abordait sa première année de conversion avec sérénité. « Tout se passe bien. Ce qui me soulage, c'est que le climat est sec, et donc peu de risques de mildiou pour le moment », indique-t-elle.

La stratégie des petits pas

La stratégie des petits pas, c'est aussi celle de Pierre Badiller, du domaine du même nom, 13 ha en AOC Touraine-Azay-le-Rideau, à Cheillé, en Indre-et-Loire. Sa décision de se convertir au bio est le fruit d'une longue maturation. « Investir en matériel est onéreux », souligne-t-il. Sans compter une difficulté en vinification : « En bio, il faut se passer du sorbate de potassium qui contribue à la stabilisation des demi-secs et des moelleux. Pour stabiliser les vins et empêcher des refermentations, il faut passer par la filtration tangentielle. Ça coûte cher. »

Mais le passage en bio l'attire depuis quelque temps. « C'est un challenge technique. Je voyais que d'autres vignerons y passaient. Et puis, j'ai goûté des vins bio qui gardaient leur typicité, leur sucrosité et cela m'a rassuré », confie-t-il.

En 2020, Pierre Badiller achète un pulvérisateur face par face. L'année suivante, il se lance prudemment dans le travail du sol, conseillé par des copains vignerons. « J'ai essayé plusieurs marques d'interceps et de disques émotteurs avant d'acheter. C'est compliqué de travailler les sols, de régler les outils et d'intervenir au bon moment, ni trop tôt ni trop tard », explique-t-il.

Côté financier, Pierre Badiller s'est débrouillé tout seul. Il s'est équipé sans emprunter. Il a calculé lui-même les surcoûts de production en tenant compte de la baisse de rendement. Et il en est fier. « Je sais compter », glisse-t-il, un rien provocateur. Résultat : il va augmenter le prix de ses bouteilles de 20 %, dès la fin de cette première année de conversion. Quand on lui demande si la marche n'est pas un peu haute, il répond que « les consommateurs accepteront parce que c'est bio ». Pierre Badiller produit 500 hl/ha qu'il vend en bouteilles et en Bib. Sa gamme, forte de douze vins, va de 8 à 12€.

Rassuré par son assise commerciale

Pour sa part, Éric Santier a eu d'autres chats à fouetter avant de réaliser le grand saut. C'est en 2013 que cet ancien de l'agroalimentaire opère une reconversion professionnelle et reprend le domaine Dozon, devenu le domaine du Saut au Loup, 14 ha en AOC Chinon, à Ligré, en Indre-et-Loire. À l'époque, il s'installe avec un objectif très clair : passer en bio sans attendre. Mais une autre priorité s'impose à lui : il lui faut conforter le fichier clients, et pour cela, s'investir dans le commercial. Bref, il faut remettre le bio à plus tard.

En 2018, rassuré par son assise commerciale, il fait un premier pas en passant au soufre et au cuivre et en faisant des essais de travail de la ligne des souches. Il prend alors conseil auprès des vignerons, leur demande ce qu'ils ont choisi comme matériel et pourquoi. Malin, il emprunte à deux viticulteurs en bio des interceps de marques différentes et mène des essais sur 4 ha, pendant deux ans, avec des lames, une décavaillonneuse et des disques crénelés. « Cela m'a permis de trouver le matériel le mieux adapté à mes vignes, indique-t-il. Finalement, pour le cavaillon, j'ai opté pour un buttage avec des disques crénelés dans l'ensemble de mes vignes. Pour le débuttage, certaines parcelles permettront un premier passage avec une décavaillonneuse, puis un entretien avec des lames. Les autres, je les travaillerai directement avec des lames, puis avec des disques émotteurs combinés avec des étoiles bineuses. » Tout cet équipement, cadre compris, représente un investissement de 30000 € et un emprunt sur sept ans. Ainsi, il peut travailler le sol sur la totalité de ses 14 ha.

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Eric Santier (crédit photo DR)

En 2018 toujours, Éric Santier se penche sur ses coûts de revient avec un cabinet comptable. Résultat : il faut compter une augmentation de 25 % du coût de production au vignoble, lié au coût de mécanisation et à la main-d'œuvre (3 salariés en CDI et un mi-temps). « J'ai commencé à augmenter mes tarifs en amont de ma conversion. De 5 à 7 % en 2018, puis 5 % d'augmentation chaque année, jusqu'à aujourd'hui », explique celui qui vend 80 % de sa production (600 hl) en France, à des particuliers, des grossistes et en CHR, et 20 % à l'exportation.

Aujourd’hui, Éric Santier ne regrette pas d'avoir pris le temps. « Les trois années de conversion ne seront pas difficiles à passer car je me suis prépaé en amont. Il faut y aller par palier. C'est un mûrissement », lâche-t-il.

Sébastien Christophe ne le contredira pas. « En bio, il faut y aller pas à pas, sans faire une transition brutale », estime ce négociant et viticulteur, à la tête du domaine des Carrières, 28 ha à Chablis, dans l'Yonne. Il vend 90 % de ses 1 680 hl à l'export et le reste à des particuliers et à des restaurants prestigieux. Depuis six ans, il s'est lancé dans la réduction des intrants. Il utilise aussi de plus en plus de produits bio. Petit bémol : jusqu'ici, il se gardait la possibilité d'utiliser des produits conventionnels au cas où l'année serait compliquée. « Je voulais un garde-fou pour sauver la récolte », reconnaît-il.

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Sébastien Christophe (crédit photo DR)

Il y a deux ans, poussé par ses clients, Sébastien Christophe accélère le mouvement. Il acquiert un nouvel enjambeur équipé d'outils pour le travail du sol. Prudent, il prend une assurance qui garantit un minimum de revenus en cas d'accident climatique. Ici, pas d'audit de préconversion, ni de business plan : « C'est une réflexion menée par nous-mêmes. Comme nous avions investi dans du matériel adapté d'un point de vue technique, on était dans les clous », indique-t-il. Reste que la gestion de l'herbe demande un travail supplémentaire, d'autant plus que Sébastien Christophe tient à avoir des vignes impeccables. En mai, puis en juillet, cinq salariés, munis de pioches, fignolent autour des vignes pour enlever l’herbe.

Après la petite récolte de l'an dernier, Sébastien Christophe a relevé le prix de ses bouteilles de 20 %. « Je suis animé par le désir de faire une viticulture plus respectueuse de notre environnement. Je ne cherche pas en priorité à faire du commerce », confie-t-il.

Pour Jérôme Donzeaud, la feuille de route est toute tracée. Dès son arrivée, début 2020, au poste de directeur d'exploitation du Château Sauman, à Villeneuve, en Gironde, le passage en bio s'impose à lui. Cette propriété de 23 ha en AOC Côtes de Bourg appartient depuis fin 2018 à Adef Résidences, une association propriétaire de 39 Ehpad. Les raisons de se convertir au bio sont simples : Adef Résidences entend servir des produits sains dans ses maisons de retraite. Et le marché est demandeur. « Le moment n’est pas terrible pour se lancer dans le bio, mais c’est incontournable car nos clients du CHR et les importateurs le demandent », indique Jérôme Donzeaud.

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Jérôme Donzeaud (crédit photo DR)

Sur une production de 1 000 hl, le château Sauman en écoule 500 hl en bib dans les Ehpad du groupe et vend les 500 autres hl en bouteilles en CHR et un peu à l'export. Pour se conformer à sa feuille de route, il commence par arrêter le désherbage chimique. Dans la foulée, il investit 64 000 € HT dans un tracteur avec bâti entre roues pour monter des disques émotteurs et des lames interceps. Il sème des engrais verts, un rang sur deux. « En bio, le principal est de bien gérer l'herbe sous le rang, de passer au bon moment pour désherber et d'anticiper. En février, je passe les disques émotteurs sous le rang pour améliorer le sol, ce qui permettra aux lames de rentrer plus facilement dans le sol », rappelle-t-il. D'ici la fin de l'année, il va faire l'acquisition d'un pulvérisateur, un investissement de 25 000 € HT. En revanche, pas d'embauche en prévision. « On réfléchit, on gère au mieux. Notre objectif est de maintenir nos coûts de production » . Pour absorber la hausse des coûts, la propriété va revaloriser de 10 à 20 % le prix de ses bouteilles.

L'herbe, l'obstacle majeur

S'il n'y avait pas la difficulté de contrôler les mauvaises herbes, beaucoup seraient déjà en bio. Sabine Desbarats, en est convaincue. « Les vignerons ont dans la tête le fait que l'herbe concurrence la vigne, et que s'il y en a trop, elle pompe l'eau au détriment de la vigne. La peur de ne pas arriver à contrôler l'enherbement est un obstacle à la conversion. »  Ce n'est pas le seul selon elle. « L'organisation est un autre frein. Le passage au bio demande de l'investissement en temps et en travaill, à des moments précis, ce qui peut rebuter, car il faut que les salariés soient prêts à accepter ce changement. » La difficulté à recruter du personnel, à se procurer des tracteurs en particulier, font aussi partie des motifs qui bloquent les conversions, selon Romain Baillon, « Pour le travail du sol, il faut compter entre 8 à 10 heures supplémentaires par ha, explique- t-il. Bien souvent, cela nécessite un salarié supplémentaire. » 

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Tous les commentaires (1)
marcantoni Le 27 juin 2022 à 10:55:56
Bonjour, j'ai encore lu que le passage en bio entraîne possiblment uen baisse de rendement. Conseillère en viti bio depuis 15 ans, je témoigne de la marginalité de ce phénomêne quand le passage en AB est préparé. Ca me navre de lire encore cela. Cdt,
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