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La stratégie des vignerons face à la pénurie de phyto qui menace

Face au risque de pénurie de phytos, les uns se sont couverts pour toute la saison quand les autres se sont contentés de prendre des garanties auprès de leurs fournisseurs. Cinq viticulteurs nous expliquent leur stratégie.
Par Clément L Hote Le 15 avril 2022
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 La stratégie des vignerons face à la pénurie de phyto qui menace
Stéphane Rémy, viticulteur à Mailly-Champagne (51) s'approvisionne au fur et à mesure de ses besoins. Mais cette année, il s'est assuré auprès de deux fournisseurs qu'il pourra avoir les produits qu'il souhaite en cas de forte pression de maladies - crédit photo : EARL Mathur
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onfiant : il ne fait toujours pas de stocks

Stéphane Rémy, viticulteur à Mailly-Champagne (51)

En Champagne, Stéphane Rémy, qui exploite 6,5 ha en HVE, n’achète jamais en morte-saison et s’approvisionne au fur et à mesure de ses besoins. « En 2021, la pression était telle qu’on a tous eu besoin des mêmes produits au même moment. En cours de campagne, j’ai exceptionnellement voulu utiliser du Yaris (antioïdium systémique) et du Sillage (antimildiou systémique) pour sauver la récolte, mais il n’y en avait plus chez mon fournisseur. C’était la première pénurie de ma carrière. Heureusement, le consultant de la coopérative m’a aidé. À la place de Sillage, nous avons opté pour une association Polyram et Pertinan. Quant à Yaris, la molécule n’existait pas sous une autre marque. Nous avons finalement opté pour Hoggar, afin d’obtenir un niveau d’efficacité équivalent. L’ennui, c’est que, contrairement à Yaris, Hoggar n’était pas compatible avec l’association Polyram-Pertinan. J’ai dû traiter en deux fois. » Cette année, pour éviter d’avoir à nouveau une telle déconvenue, Stéphane Rémy a pris des dispositions. Il s’est tourné vers un second fournisseur, « afin d’être sûr d’avoir ce qu’il faut. C’est aussi un moyen de comparer les prix ».

Puis il a pris les devants en contactant les deux distributeurs en amont pour s’assurer que ceux-ci auraient bien du Forum Top, du Polyram et de l’Enervin, trois fongicides qu’il n’utilise pas habituellement et dont il veut disposer en cas de nouvelle pression exceptionnelle en 2022. « Mes fournisseurs m’ont rassuré, dit-il. Comme d’ordinaire, je vais passer mes premières commandes juste avant les premiers traitements. Mais si je vois qu’il y a un problème, je prendrai de l’avance dans mes achats. De manière générale, j’accorde aussi beaucoup d’importance aux conseils du consultant de la coopérative. Il me renseigne sur les évolutions législatives. Cela permet d’anticiper. Par exemple, on sait depuis un moment qu’on va vers une pénurie de glyphosate. C’est en partie pour ça que je n’en mets plus. Ça m’évite de me retrouver un jour devant un distributeur qui dit qu’il n’en fait plus. » Stéphane Rémy aurait pu acheter en morte-saison. Mais il n’a pas voulu. « Je ne préfère pas : je ne sais pas ce que je vais mettre dans mes vignes plusieurs mois à l’avance, et j’évite les stocks. » 

 

Prévoyants : ils ont tout acheté en morte-saison

Frédéric Loiret, viticulteur à Clisson (44)

À Clisson, dans le Muscadet, Frédéric Loiret n’a pas changé ses habitudes. Pour se couvrir durant cette campagne, il a passé commande en novembre et a déjà rentré tous ses produits dans son local. De quoi faire six traitements antimildiou, sept antioïdium, un insecticide et un herbicide. « Manifestement, cela m’a évité quelques pénuries, explique ce viticulteur à la tête du Domaine du Grand Air, 23 ha dont 10 en AOP Muscadet. Il fallait se dépêcher pour avoir du Pledge. Chez mon distributeur, cette référence est déjà épuisée. Chaque année, je fonctionne comme ça : j’achète tout en morte-saison. Ça me permet de bénéficier de prix un peu plus attractifs. On travaille beaucoup comme ça dans le Muscadet. »

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Pour Frédéric Loiret, avoir des stocks de produits phyto n’est pas un problème. « Le seul risque, au contraire, serait de ne pas commander assez. C’est arrivé l’année dernière : j’ai dû me ravitailler en fin de saison, car il fallait davantage d’anti-oïdiums. »

 

Étienne Longuechaud, viticulteur à Reignac (33)

Virage à 180° pour Étienne Longuechaud, qui exploite 6 ha à Reignac. Lui qui n’achetait jamais en morte-saison a tout commandé cet hiver. « Je n’ai jamais eu de souci de pénurie jusqu’ici, explique-t-il. En règle générale, je n’achète pas trop en morte-saison. Toutefois, cette année, j’ai bloqué mes achats sur les conseils de mon distributeur. Cela me permet d’anticiper deux problèmes : la hausse des prix et le risque de pénurie. On a fait notre programme en décembre et commandé l’ensemble dans la foulée. Tout n’est pas livré, mais ça ne va pas tarder. Les stocks de produits phyto ne m’arrangent pas : c’est de la trésorerie qui dort. Mais quel est le mieux : faire des stocks, ou ne pas avoir le produit qu’on veut le moment venu ? »

  Rationnels : ils se sont couverts pour quelques traitements

Xavier Muller, viticulteur à Mailly-Champagne (51)

« J’ai entendu beaucoup de choses sur d’éventuelles pénuries. On sait que c’est un peu tendu chez les distributeurs en ce moment. Ils nous contingentent au cas où. Si l’on commande six traitements, ils n’en assurent que trois et nous disent qu’ils livreront le reste seulement si c’est disponible. Ils ne veulent pas que les viticulteurs fassent trop de stocks », constate Xavier Muller, vigneron à Mailly-Champagne sur 10,5 ha et président de la coopérative de Mailly. En principe, il se couvre d’avance « pour cinq ou six traitements au cuivre et au soufre, c’est le minimum en Champagne, détaille-t-il. Et quand j’en ai consommé deux ou trois, je commande à nouveau ».

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En revanche, s’agissant des systémiques, antimildiou comme antioïdium, il attend le dernier moment pour s’en procurer, car il n’en utilise que si la pression est forte. Cette fois, vu le contexte, il a pris les devants. Il a effectué une précommande auprès de ses fournisseurs dès février, plutôt qu’en avril, portant sur six contacts et incluant d’emblée deux systémiques pour l’encadrement de la fleur. Fin mars, il a confirmé cette commande à l’un d’entre eux. « C’est alors que mon distributeur m’a répondu : “on vous assure la livraison des systémiques, mais seulement de la moitié du cuivre et du soufre. Pour le reste, on verra plus tard”. Ça me fait déjà un stock tampon. Je réajusterai au fur et à mesure de la saison. Je travaille avec plusieurs distributeurs, ce qui permet de ne pas être pris de court et de discuter légèrement les prix. »

 

Cédric Gorphe, viticulteur à Tauriac (33)

À Tauriac, dans le Bordelais, Cédric Gorphe conduit le Château du Moulin Vieux, une propriété de 27 ha. Il achète habituellement ses produits au coup par coup, chez Fortet-Dufaud, son fournisseur, deux jours avant chaque traitement. Mais cette année, il a anticipé et passé commande début mars. « Il y a eu beaucoup de bruits concernant des pénuries dans le vignoble, en particulier pour le soufre et le cuivre, car de plus en plus de viticulteurs en utilisent, rapporte-t-il. J’ai fait rentrer trois ou quatre passages, sur les sept à huit que j’effectue chaque année en moyenne. On m’a aussi prévenu que les tarifs risquaient encore une fois de grimper cette année, même si je n’ai pas encore reçu la facture. »

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En conversion HVE, Cédric Gorphe privilégie les produits de contact, qu’il associe à du phosphonate de potassium lors des premiers traitements ainsi qu’en fin de campagne.

 

 

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