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Casse-tête chinois
Un nouveau système d'enregistrement des vins en Chine cousu de fil blanc ?

Depuis le 1er janvier de cette année, les exportateurs travaillant avec la Chine doivent effectuer une procédure d'enregistrement contraignante et fastidieuse. Un véritable parcours du combattant qui soulève déjà des soupçons de protectionnisme.
Par Sharon Nagel Le 12 janvier 2022
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Un nouveau système d'enregistrement des vins en Chine cousu de fil blanc ?
La procédure d’enregistrement est truffée d’incertitudes et d’un manque de précision - crédit photo : https://cifer.singlewindow.cn
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la veille du Nouvel An chinois, deux décrets – publiés en avril 2021 – rendent obligatoire l’enregistrement de tout opérateur expédiant des produits alimentaires vers la Chine. L’objectif annoncé est de référencer et d’identifier tous les sites de production, dans un souci de sécurité alimentaire. « Depuis que la Chine s’ouvre au monde, elle essaie d’être cohérente et logique et tient compte des entreprises. A mon sens, cette procédure vise à vérifier que le producteur d’origine est bien authentique », estime Xu Gao, directeur du Château La Bastide en Cru Corbières. « Il suffit de respecter des règles, qui ne sont pas créées pour embêter les exportateurs. La preuve, c’est que les vins français sont numéros un en valeur en Chine ». Il n’empêche que, même pour un domaine sous pavillon chinois depuis 2015, la procédure d’enregistrement – valable pendant cinq ans – rend perplexe. « Pour le moment, on ne voit pas très bien si ce nouveau système va compliquer les choses ou bien les simplifier. On ne voit pas non plus pourquoi cette mesure a été introduite car l’ancien système, en place depuis une vingtaine d’années, fonctionnait très bien ». Et de reconnaître, « nous sommes dans une période de flou actuellement ».

Peu de chances de clémence

Conseillant aux exportateurs français de s’appuyer sur leur partenaire chinois pour obtenir tous les renseignements nécessaires – même si c’est bien l’exportateur lui-même qui doit effectuer la démarche – Xu Gao doute que les autorités chinoises fassent preuve de clémence dans l’application de la mesure. « Chaque douane locale, avec laquelle les importateurs chinois sont en relation directe, a la responsabilité de faire appliquer la loi. Si elle ne le fait pas, les conséquences sont assez lourdes », prévient-il. Avant d’ajouter : « Ce changement est vraiment important et essentiel pour vendre ses vins en Chine. Si un producteur ou un négociant n’est pas inscrit à la Douane chinoise, on ne peut pas dédouaner les vins ».

« On est nombreux à ne pas avoir réussi à s’enregistrer »

C’est bien le casse-tête auquel doivent faire face de nombreux opérateurs français actuellement. « Le dossier pose de véritables problèmes, nous travaillons encore dessus. La procédure nécessite énormément de papiers et de précision », regrette Anthony Jaume, responsable commercial de Famille Jaume à Vinsobres, qui n’a pas d’autre choix que de persévérer car ses vins doivent partir en mars vers la Chine. Même son de cloche au Château Saint-Maur à Cogolin dans le Massif des Maures : « Notre partenaire chinois a des difficultés et il nous dit qu’on est nombreux à ne pas avoir réussi à s’enregistrer », confirme Myriam Hodge, assistante commerciale export du domaine. « Il nous dit même qu’il est bien plus facile d’exporter vers la France depuis la Chine que l’inverse ! » Résultat : cette procédure pourrait bien décourager de petits exportateurs, qui n’ont pas les moyens de réaliser un tel investissement.

Traçage et multiplication des contrôles

Pour Thierry Letortu, directeur général de l’Alliance des Vignerons Bourgogne Beaujolais qui réunit plusieurs caves coopératives de la région, les motivations chinoises soulèvent de nombreuses questions de ce type. « Il s’avère que dans le même temps, les importateurs auraient reçu une obligation de vendre des produits chinois en pourcentage de leur volume global vendu en Chine », note-t-il, précisant par ailleurs que les douanes chinoises font de plus en plus preuve de zèle et multiplient les contrôles. Pis encore, la procédure pourrait-elle être le prélude à d’autres mesures ? « On peut se demander s’il ne va pas y avoir de taxation spéciale une fois qu’on aura le numéro d’enregistrement. On pense tous aux Australiens. La traçabilité en soi ne pose aucun problème – on le fait bien en France – mais on est sur un mécanisme très tracé, très précis », prévient-il. « Le sentiment général, c’est que c’est du protectionnisme pour bien cibler les importateurs et les produits importés. Je suis assez partagé mais on peut se dire que c’est une forme d’embargo, ils essaient de voir ce qu’ils peuvent faire ».

« Le système est plutôt opaque »

En attendant, même s’il n’y a pas de gros flux de vins vers la Chine actuellement car ceux destinés à être commercialisés pour le Nouvel An chinois ont déjà été expédiés, les semaines à venir seront employées à tenter de clarifier la situation. « Dans l’ensemble le système est plutôt opaque », confirme Thierry Letortu, qui évoque non seulement des incertitudes concernant les cuvées à venir, non encore référencées, mais aussi le coût de la mesure. « D’après nos informations, l’importateur va coller une contre-étiquette indiquant le numéro d’enregistrement par produit et cela va entraîner un surcoût. A priori nous n’aurons pas de charges par rapport à cette obligation mais à un moment donné, cela va forcément peser dans la balance ».

 

Un marché en dents de scie, mais bien valorisé

S’il n’est pas question pour ces opérateurs de quitter le marché chinois, force est de constater que celui-ci n’a pas été un long fleuve tranquille ces dernières années. « Avant le Covid, c’était vraiment très bien parce que le vin occidental, rouge, est très apprécié par les Chinois », note Xu Gao, à la tête d’un domaine de 60 hectares avec Nan Ping Gao, son épouse et directrice adjointe de la propriété. « Mais comme on ne peut plus se rassembler avec le Covid, et que peu de Chinois consomment du vin à la maison, le Covid a eu un très fort impact ». Au Château Saint-Maur, « les ventes en Chine ont considérablement ralenti depuis 2018. On est passé de 25 000 bouteilles par an à 10 000 en 2021. De plus, il faut toujours faire preuve d’originalité car les Chinois semblent peu fidèles à une marque et il faut constamment proposer des nouveautés », constate Myriam Hodge. De son côté, si la courbe des ventes suit une orientation similaire, la valorisation est au rendez-vous pour les vins de la Famille Jaume, dont 10% sont commercialisés en Chine : « C’est un marché très valorisé, on ne travaille que sur le haut de gamme », se félicite Anthony Jaume, qui note une bonne reprise en 2021 mais estime qu’on « ne reverra pas de retour à la normale en 2022 ».

 

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