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Vignoble Etranger
En Argentine les vignerons voient leur rentabilité chuter

Alors que les statistiques annoncent des ventes sur place et à l'export en forte hausse, les producteurs de vin voient leur rentabilité chuter dangereusement.
Par Flora Genoux Le 08 janvier 2022
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 En Argentine les vignerons voient leur rentabilité chuter
Mariana Onofri, productrice sur 11 ha au pied de la Cordillère des Andes voit ses ventes augmenter mais la rentabilité est quasi nulle. Malgré tout elle projette de monter sa propre Bodega. - crédit photo : Flora Genoux
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ans la province de Mendoza, près de la cordillère des Andes, se trouve la bodega de Raúl Iúdica, au cœur de la principale région viticole d’Argentine. Depuis 2016, cet entrepreneur de 61 ans produit, sur 13 hectares, du Malbec, du Bonarda (un cépage noir), du Torrontés, du Sauvignon blanc et un Pedro Jiménez vendange tardive, une de ses fiertés, aux notes de « fruit sec, miel et clou de girofle ». Malgré la pandémie de Covid-19 et l’absence de touristes, les ventes du vigneron ont augmenté de 10 % entre 2020 et 2021.

Des exportations en hausse...

Une dynamique que d’autres connaissent si l’on en croit les statistiques du secteur. En un an, les exportations de vins en bouteille ont bondi de 21 % selon les chiffres arrêtés en novembre 2021 de Bodegas de Argentina, la chambre patronale représentant le secteur viticole. « Nous anticipons un nouveau record d’exportations pour cette année », se félicite le ministère des Affaires étrangères dans un communiqué du 20 décembre.

Sur le marché interne – qui absorbe les trois quarts de la production nationale – la consommation a fusé de près de 10 % entre 2019 et 2021. Une performance dans un pays très tourné vers la bière. Ce saut de la consommation – qui se rétablit au niveau de 2017 – est porté par les bouteilles de moyenne et haute gamme, comme celles de Raúl Iúdica.

...mais des producteurs qui ne sont pas à la fête

Pourtant, le vigneron n’est pas à la fête : pour lui, comme pour de nombreux autres producteurs argentins, ces indicateurs sont des trompe-l’œil. Tous rapportent que leur rentabilité est de plus en plus mise à mal. « Ce pays est impossible ! », peste Raul Iúdica.

À l’entrée de sa bodega, il a stocké des piles de bouteilles, une nécessité en raison de la pénurie qui touche le secteur depuis un an. En septembre dernier, un incendie chez Verralia, un fabricant de verre de Mendoza, a augmenté la tension du marché. « Les bouteilles manquent », confirme Francisco Do Pico, vice-président de Bodegas de Argentina. Mi-août, l’an dernier, « le prix a augmenté de 10 % en une semaine », illustre Raúl Iúdica, pointant l’inflation galopante qui interdit d’établir des projections fiables, comme dans les autres secteurs de l’économie argentine.

Un pays miné par l'inflation

Car le pays est miné par l’inflation. Dès le mois de juillet 2021, elle a dépassé le maximum annuel que le gouvernement s’était fixé. En novembre, les prix avaient bondi de 51 % par rapport au même mois l’année précédente. « Tous nos approvisionnements sont frappés par cette inflation : le raisin, l’essence, les transports, remarque Daniel Pi, œnologue des caves Trapiche, du groupe Peñaflor, l’un des poids lourds du secteur. Et puis le taux de change ne bouge pas alors que nos exportations se font au dollar officiel. »

Bodegas de Argentina fait ainsi état d’un « rendement malmené » en 2021 pour ses membres. « Ce sont les producteurs de vin en vrac qui souffrent le plus, les prix étant particulièrement bas », rapporte le vice-président de la chambre patronale.

Plombé par le taux de change officiel

Pour décrypter cette difficulté, il faut comprendre le système monétaire argentin : d’une part, un taux de change officiel entre le peso et le dollar contrôlé par la banque centrale ; d’autre part, le taux « parallèle » que les marchés considèrent comme juste et qui sert à établir une série de prix… en pesos. Or le peso vaut deux fois moins sur le marché parallèle que sur l’officiel, ce qui alimente l’inflation et fait perdre de leur valeur aux exportations obligatoirement facturées et selon le taux officiel.

« Nos exportations sont bonnes, mais le taux de change officiel nous plombe, assure Maximiliano Hernandez Toso, président de Wines of Argentina, organisme qui promeut le vin argentin à l’international. Une option serait de répercuter l’inflation argentine sur les prix à l’exportation, mais on risquerait de perdre nos clients. L’inflation est notre problème, pas celui de nos acheteurs. Du coup, entre l’inflation et le change, exporter est peu rentable aujourd’hui. »

"Exporter est peu rentable aujourd'hui"

Eduardo Sancho, président de Fecovita, une fédération de 29 coopératives regroupant 5 000 producteurs, premier acteur en volume, abonde : « Non, l’équation économique n’est pas rentable pour les producteurs. » Tandis que ses tireuses remplissent 16 000 bouteilles par heure dans un tintement constant dans son atelier de Maipú, Eduardo Sancho souligne un autre mal : le manque de financement dont souffre le secteur. « C’est un vrai problème, surtout pour le renouvellement du vignoble. »

Manque de financement

Il réclame aussi, tout comme les chambres patronales, la levée totale des taxes à l’exportation et l’instauration de tarifs douaniers préférentiels avec les pays d’exportation, notamment la Chine. En mai 2021, les exportateurs ont obtenu partiellement gain de cause. Le gouvernement a annoncé la fin des taxes pour les petites et moyennes entreprises qui exportent jusqu’à 500 000 dollars et leur réduction de 50 % pour celles qui exportent entre 500 000 et un million de dollars.

L'espoir de lendemains meilleurs

À 1 100 mètres d’altitude, au pied de la cordillère, Mariana Onofri goûte un grenache qui repose en barrique. « Je vérifie qu’il n’a pas de défaut », indique cette sommelière et productrice sur 11 hectares, dont deux qu’elle loue. Elle aide également des voisins – pour l’écrasante majorité, des étrangers – à penser leur vin. Elle aussi, malgré des ventes en augmentation, fait état d’une rentabilité quasiment nulle. Mais, tout de même rayonnante, elle continue avec philosophie, dans l’espoir de lendemains meilleurs et avec le projet de monter sa propre bodega.

Un an et demi sans touristes

Entre mars 2020 et octobre 2021, l’Argentine a fermé ses frontières en raison de la pandémie de Covid. Elle les a rouvertes à tous les pays étrangers seulement début novembre 2021. À Mendoza, Raúl Iúdica en a souffert, comme beaucoup d’autres producteurs. Alors qu’autrefois les touristes, notamment brésiliens, venaient déguster du vin chez lui en grignotant une empanada, Raúl Iúdica n’a pas vu l’ombre d’un visiteur étranger pendant plus d’un an et demi. « Le tourisme pouvait représenter jusqu’à 20-25 % de notre chiffre d’affaires », indique le vigneron qui a, heureusement pour lui, trouvé d’autres marchés localement et à l’export.

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