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Sexisme et vin nature au cœur du procès de la caricature d’En Magnum

Mercredi 05 mai 2021 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 11/05/2021 12:52:27

La dix-septième chambre du tribunal judiciaire de Paris est spécialisé dans les affaires touchant à la presse.
La dix-septième chambre du tribunal judiciaire de Paris est spécialisé dans les affaires touchant à la presse. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
S’estimant dénigrée par un dessin du trimestriel, l’agente en vin Fleur Godart demande 50 000 € de dommages et intérêts au directeur de la publication, Thierry Desseauve. Qui demande la relaxe et 10 000 € pour procédure abusive. Délibéré le 8 juin.

Avec sa plantureuse agente commerciale laissant imaginer des contreparties charnelles aux achats d’un caviste hagard, la fameuse caricature du numéro 21 de la revue En Magnum, dirigée par Thierry Desseauve a suscité de vifs débats à la dix-septième chambre correctionnelle du tribunal judiciaire de Paris ce 4 mai. Décrit dans un camaïeu d’attaques sexistes et de stéréotypes grivois selon chacune des parties prenantes (voir encadré), ce dessin est poursuivi « pour injure publique commise envers une personne à raison de son sexe » par l’agente en vins Fleur Godart, qui se reconnaît dans la caricature.

Pour la procureure de la République, tout l’enjeu du dossier est « l’identification de Fleur Godart dans cette publication pour caractériser l’infraction ». En la matière, le ministère public estime que le buzz enregistré sur les réseaux sociaux ne permet pas d’être catégorique sur la personne représentée sur cette caricature (« des posts évoquent des coïncidences [et des] hypothèses [qui ne sont] pas claires et nettes »). Tout comme l’absence de ressemblance physique entre le dossier et l’agente (« la ressemblance n’est pas frappante »), le parquet estimant que le doute subsiste sur la référence de la maison Poulet Rautiz sur la caricature à la marque commerciale « Vin et Volaille » de Fleur Godart (cela pourrait être une référence au domaine Chante-Cocotte du dessinateur Régis Franc).

"Je suis parfaitement identifiée"

Si la procureure estime que les éléments portés au dossier ne permettent pas d’identifier Fleur Godart sur la caricature incriminée, la partie civile attaque sans relâche un dessin sexiste et ciblé. « Ce dessin me poursuit partout. Ce qui est violent, ce n’est pas le dessin en lui-même, mais la lâcheté qui caractérise le refus d’en reconnaître le côté sexiste et que je suis parfaitement identifiée » témoigne Fleur Godart. L’auteure de bande-dessinées ajoute être « la seule agence en vins au monde qui fait référence à un volatile dans sa dénomination et que les femmes ne sont pas légion dans la profession. J’aimerai bien ne pas en faire cas, mais c’est la manière insidieuse dont ce dessin me poursuit partout, au détour d’une conversation avec un caviste ou un domaine. »

« Elle est clairement identifiée, elle est clairement identifiable et ce dessin est sexiste. Donc vous avez une injure en raison du sexe à l’égard de Fleur Godart. C’est tout » martèle maître Éric Morain, l’avocat de Fleur Godart, qui demande 50 000 euros de dommages et intérêts (ainsi que la publication du jugement dans la revue En Magnum). S’appuyant sur un arrêt de la Cour de Cassation de 2016, l’avocat ajoute que « le simple fait qu’un cercle restreint d’initiés ait pu identifier la personne suffit à apporter la preuve que celle-ci est visée par les termes litigieux. » 

Inconnue au bataillon

En face, la défense d’En Magnum ne dévie pas. « Je n’ai jamais entendu parler de Fleur Godart avant de recevoir cette assignation. Je pense qu’hormis un petit cercle du vin nature, qui a beaucoup d’importance dans cette histoire et sur lequel nous avons toujours été très réservés, personne n’a jamais entendu parler de Fleur Godart dans le monde du vin » déclare à la barre Thierry Desseauve, le directeur de la publication d’En Magnum (Bettane & Desseauve). Même son de cloche pour le dessinateur Régis Franc. Comparaissant comme témoin cité par la défense, il indique sous serment ne pas connaître Fleur Godart et se défend de l’avoir représentée sur sa caricature (« si vous me donnez un papier et un crayon, je vais la dessiner et elle ne ressemblera pas à ça »).

« C’est la première fois que je défends quelqu’un qui a injurié une personne qu’il ne connaît pas » plaide maître Christophe Bigot, la défense de Thierry Desseauve. Estimant que « s’il n’y a pas de personne visée, il n’y a pas de personne injuriée », l’avocat demande de déclarer irrecevable l’action de Fleur Godart, ainsi qu’un reclassement conventionnel sur le fondement de l’abus de constitution de partie civile (avec 10 000 € de dommages et intérêts). Dénonçant un « cadre malveillant » autour de ce dossier, avec une « dizaine de personnes actives pour détruire Bettane & Desseauve » en ligne (dont la caviste Sandrine Goeyvaerts et l'éditeur Antonin Iommi-Amunategui, nommés plusieurs fois*), l’avocat estime que ce dossier est une « manipulation ». Qui reposerait sur « une construction intellectuelle à la fin de promotion de certains produits ». Maître Christophe Bigot reprochant à Fleur Godart d’avoir posé avec ses cuvées de vins nature sur des publications en ligne annonçant son procès.

"Boys club"

« C’est une réaction typique de ce boys club accroché à ses privilèges, qui ne supporte pas que d’autres façons de faire coexistent avec la sienne. Surtout quand elles sont portées par des femmes. Alors le boys club attaque, et m’attaque en l’occurrence » déclare devant le tribunal Fleur Godart. Pour l’agente, « on ne peut pas interdire aux gens de dire ce qu’ils pensent. Mais on peut questionner la diffusion de ces dessins et la responsabilité que porte le directeur de publication en entretenant le sentiment d’impunité et de banalité de cette violence dans laquelle agissent ensuite les agresseurs. »

« C’est la première fois en 30 ans de direction de journaux que je suis dans une audience pour cette raison, ça me paraît invraisemblable. C’est difficile à vivre d’être perçu comme le représentant d’une profession notoirement machiste et sexiste » témoigne devant les juges Thierry Desseauve. Evoqués de manière répétée durant les trois heures d’audience, les défenseurs des vins nature sont à la manœuvre pour le journaliste, qui voit dans ce procès une forme de règlement de comptes. « En 2008, nous avons pris [dans la tribune "Biocons" de Michel Bettane] une position affirmée et réaffirmée sur les vins nature. Nous sommes devenus pour une certaine catégorie du petit monde des vins nature des ennemis de classe. Et là j’ai l’impression qu’à travers ce dessin, tous les gens qui nous ont attaqué travaillent dans ce même univers des vins nature. »

Le délibéré doit être rendu le mardi 8 juin par la dix-septième chambre. Il ne s'agit que du premier volet judiciaire pour cette caricature, une autre audience étant en préparation, concernant des messages reçues par la caviste Sandrine Goeyvaerts (cliquer ici pour en savoir plus).


* : Contrairement à Sandrine Goeyvaerts, Antonin Iommi-Amunategui est peu nommé directement, mais souvent désigné sous le titre « d'éditeur » des livres de Fleur Godart et de maître Éric Morain.

 

La caricature telle qu’elle est décrite par…

La présidente de la dix-septième chambre : « Le dessin en cause porte le titre "le covid oblige à de nouveaux stratagèmes". Il représente une femme en débardeur, que l’on peut dire collant à ses formes, en conversation avec un homme. La femme lui gratte le ventre et l’homme prend un air que qualifierai d’air hébété. »

Thierry Desseauve : « je vois une femme blonde et très aguicheuse, qui est en train de réinterpréter un slogan de publicité très connue (en tout cas pour ma génération : « j’enlève le haut, j’enlève le bas, l’afficheur qui tient ses promesses). Cette femme réutilise l’argumentation caricaturale à destination d’un caviste particulièrement caricatural lui aussi. Les deux personnages sont extrêmement stéréotypés. Des cavistes comme ça il n’y en a plus beaucoup. Des agents comme ça je n’en ai jamais vu. »

Régis Franc : « Ce dessin représente une jeune femme qui ressemble à une executive woman, plutôt solide sur ses convictions et qui s’adresse à un pauvre homme qui est un caviste. Si on regarde la posture de la jeune femme qui s’adresse au caviste, elle est très dominante et l’homme est une sorte de gros bonhomme intimidé devant une jolie femme. […] Dans ce dessin, la femme est un peu dans une attitude machiste et elle parle avec les termes des hommes à un homme qui est soumis. Si vous regardez la façon dont elle lui parle, il est très humilié. »

Fleur Godart : « Ce dessin n’épargne absolument personne. Qu’on objectifie à l’extrême le corps des femmes, que l’on insinue que le rapport commercial et le rapport sexuel sont liés de tradition, que la bouteille n’a d’intérêt que si elle est calée entre deux seins et que le bon de commande se signe une fois que l’on a retiré sa culotte, ça me semble insupportable aujourd’hui. Et peut-être qu’il y a dix ans j’aurai trouvé ça absolument normal. Parce que c’était OK de faire des blagues grivoises et que tout le monde trouvait ça marrant en somme. »

Maître Éric Morain : « Qu’est-ce qu’il a fallu comme pudeur de leurs mots de messieurs Desseauve et Franc pour décrire ce dessin. On n’a surtout pas dit le mot sein. On a même osé dire du côté de monsieur Franc que c’était une "executive woman". Alors tapez dans Google Images "executive woman", c’est pas ça. Ou alors les mots n’ont aucun sens."

Le ministère public : « Clairement, ce dessin a un caractère sexiste. Il représente une femme qui utilise un pouvoir de séduction pour vendre. Elle utilise ses attributs féminins, ses lèvres et ses tétons proéminents le démontrent. »

Maître Christophe Bigot : « Présenter quelqu’un comme utilisant ou abusant de son pouvoir de séduction ne me paraît pas outrageant et me paraît dans les limites de la loi. […] La bande-dessinée c’est le trait forcé. Ce dessin est grivois, à la toute limite de mauvais goût, si ça peut être quelque chose qui apaise. Admettons qu’il soit de mauvais goût, et alors ? Vous n’êtes pas juges du bon et du mauvais goût. »

 

Cette caricature a été publiée dans le numéro de décembre 2020-février 2021 du trimestriel En Magnum.

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