LE FIL

Rapportée par Joseph Kessel

La merveilleuse légende du premier vin afghan

Samedi 10 août 2019 par Alexandre Abellan

 « Dans ce pays, on trouve soixante espèces de raisins » rapporte Joseph Kessel.
« Dans ce pays, on trouve soixante espèces de raisins » rapporte Joseph Kessel. - crédit photo : Affiche de la Passe du Diable
Ayant sillonné les contreforts de l’Hindou-Kouch, l’écrivain-reporter a notamment ramené une histoire témoignant de la richesse viticole afghane, et de son passé vinicole.

Sans fin, la succession des guerres et attentats des XX et XXIème siècles l’a fait oublier, mais l’Afghanistan reste le septième pays producteur de raisins secs dans le monde (avec 38 000 tonnes récoltées en 2018 selon l’OIV). Dans les années 1950, les pyramides de raisins faisaient encore la gloire internationale de l’Afghanistan rapporte Joseph Kessel dans le Le Jeu du roi. De nouveau publié cet été  par les éditions Tallandier, les notes du voyage réalisé en 1956* par le reporter font état d’un balai incessant de grappes transportées sur les route pour la consommation dans tout le pays et l’exportation vers l’Inde, la Russie, etc.

Si la consommation de vin est rigoureusement interdite en Afghanistan, Joseph Kessel rapporte un instructif récit d’Ahmad Ali Khozad, le conservateur du musée de Kaboul, président des sociétés d’histoire et de littérature d’Afghanistan, qui rappelle que « pendant des siècles et des siècles, [le vin afghan] était illustre dans toute l’Asie centrale et jusqu’aux Indes ». D’après l’historien, « il y avait à Hérat au temps jadis un roi sage, puissant et bon qui s’appelait Chah Chamiran. Il aimait, dans les après-midis brûlants, à se promener à travers les terrasses ombragées de son jardin, parmi les fleurs rares, les jets d’eau, les pavillons ouvragés. »

L’oiseau bleu

Suivi par sa cour durant sa promenade, Chah Chamiran aperçut un jour un oiseau bleu inconnu qui était sur le point d’être attaqué par un serpent. « Ne se trouvera-t-il personne pour empêcher cela ? s’écria Chah Chamiran aux gens qui l’entouraient. Son fils aîné l’entendit. Il banda son arc et, d’une flèche bien ajustée, abattit le serpent. Effrayé, l’oiseau prit son vol fondit dans l’azur. On l’oublia » poursuit Ahmad Ali Khozad.

"Quelques graines étranges"

Le même jour, un an après, Chah Chamiran se promenait à nouveau dans son jardin et « vit l’oiseau revenir au-dessus du jardin royal faire plusieurs tours dans le ciel et laisser tomber de son bec quelques graines étranges. Puis il disparut. » Perplexe, le souverain ne sait comment interpréter ce signe et demande à ses gardes de surveiller ces graines, puis les plantes inconnues qui y poussèrent : « celles-ci bientôt portèrent des grappes de petits fruits ronds. Personne n’osa y toucher. Leur suc pouvait être un poison mortel. »

Le condamné à mort

Laissant les fruits pourrir, Chah Chamiran les laissent chuter dans des récipients, où les grains fermentent et se transforment en liquide : s’agit-il d’une récompense ou d’un piège se demande le souverain. « Pour résoudre l’énigme, on tira de prison un condamné à mort et le Chah lui enjoignit d’avaler une coupe du breuvage inconnu. La cour entière assistait, autour du souverain, à l’expérience. Et chacun, retenant son haleine, s’attendait à voir le misérable tomber foudroyé » raconte Ahmad Ali Khozad.

"L’appellation est encore fameuse, mais pour le vinaigre"

Mais au lieu d’agoniser, le prisonnier en redemande « et par là, le ciel fit connaître le merveilleux pouvoir du vin aux peuples de l’Afghanistan » estime l’historien. Qui souligne qu’au-delà de la légende, les premières traces de vins afghans se trouvent dans un texte grammairien sanscrit du IVème siècle avant notre ère. Si la religion musulmane n’a pas toujours prohibé le vin, sa production est désormais inenvisageable. « Il y avait autrefois un cru célèbre qui portait le nom de Baïzadi, village situé entre Istalef et Tchrikar. L’appellation est encore fameuse de nos jours, mais pour désigner le vinaigre qui vient des mêmes vignes » conclut Ahmad Ali Khozad.

 

 

* : Ayant inspiré le roman les Cavaliers, ce voyage avait pour objet le tournage d’un film sur le sport afghan par excellence, le bouzkachi (La passe du diable).

 

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