LE FIL

Châteauneuf-du-Pape

Disparition de Jérôme Quiot, l'élégant élitiste des vins d’appellation

Lundi 26 novembre 2018 par Alexandre Abellan

Figure des vins AOC, Jérôme Quiot était réputé pour être tiré aux quatre épingles en toutes circonstances.Figure des vins AOC, Jérôme Quiot était réputé pour être tiré aux quatre épingles en toutes circonstances. - crédit photo : Syndicat général des vignerons des Côtes du Rhône
Figure nationale, le vigneron rhodanien laisse en héritage une propriété taillée pour l’export et des positions tranchées sur le respect des AOC.

C’est une disparition brutale : à 67 ans, Jérôme Quiot s’est éteint subitement ce 25 novembre à Châteauneauf-du-Pape. Douzième génération familiale à en arpenter le vignoble de galets roulés, il était encore au début de ce mois au Canada, pour assurer la promotion des vins familiaux. « Depuis une quinzaine d’années, il s’était centré sur nos domaines pour travailler à leur agrandissement et à leur transmission à ses petits enfants » rapporte sa fille, Florence Quiot. Qui se souvient moins du rôle central de son père lors du conflit de l’AOC Châteauneuf-du-Pape, il y a trente ans*, que des postes qu’il a collectionnés lors de sa carrière professionnelle.

Berceau des AOC

Originaire du berceau des appellations d’origine contrôlée, Jérôme Quiot en était un fervent défenseur. Des années 1980 à 2000, il a gravi tous les échelons du syndicalisme viticole pour assurer les plus hautes fonctions. Jérôme Quiot enchaîne à l’époque les présidences de la Fédération des Syndicats de producteurs de Châteauneuf-du-Pape, du Syndicat Général des Vignerons Réunis des Côtes-du-Rhône, de la Fédération des AOC du Sud-Est (FRAOC Sud-Est), de la Confédération Nationale des Producteurs de Vins d’AOC (CNAOC), du comité national des vins et eaux-de-vie de l'Institut National des Appellations d’Origine (INAO), de l’interprofession des vins du Rhône (Inter-Rhône), du Comité National des Interprofessions à Appellation d’Origine (CNIV)... Et présidait toujours l’université du vin de Suze Rousse, dont il célébrait ce 22 novembre les quarante ans.

"C’était l’homme le plus important de la filière"


« À un moment, c’était l’homme le plus important de la filière [des vins français] par ses responsabilités et ses positions » indique Éric Rosaz, l’actuel directeur d’Inter Rhône et ancien directeur du pôle vin de l’INAO. Qui se souvient de l'effet de cette forte personnalité, pour l’avoir côtoyé en tant que jeune assistant au comité vin AOC : « ça a été un homme très engagé, de caractère, avec une autorité naturelle… Il a marqué toute une génération de professionnels. C’est une perte importante pour la filière. »

Unanimement respecté, Jérôme Quiot était « peu conciliant et exigeant. Il avait un côté aristocratique et considérait que l’AOC était réservée au sommet de la pyramide. Aux premiers de cordée. Pour lui il y avait beaucoup de vin de pays à la base, et entre les deux, il n’y avait rien : c’était le marché » se souvient Jacques Berthomeau, l’ancien directeur de cabinet du ministre de l’Agriculture, qui a bien connu Jérôme Quiot pour son rapport sur le positionnement des vins français : « on s’est très fortement bouffé le nez. Il était très sanguin et direct… Il avait des convictions et une vision. Ce qui était rare à l’époque et l’est encore plus aujourd’hui. »

Carton jaune

La philosophie de Jérôme Quiot le poussait à toujours prôner la montée en qualité des vins mis en marché. Ce qui passait notamment par l’idée d’imposer des contrôles d’agrément plus stricts, avec un carton jaune assorti d’un conseil œnologique obligatoire pour les vins recalés, puis d’un carton rouge sanctionnant un déclassement si les vins continuant de ne pas être à la hauteur. Jérôme Quiot était réputé pour appliquer ses exigences à ses propres domaines : les combes d’Arnevel et les domaines du Vieux Lazaret et Duclaux en AOC Châteauneuf-du-Pape, le domaine Houchart en Côtes-De-Provence, le château du Trignon en Côtes-du-Rhône (avec les AOC Beaumes-de-Venise, Gigondas, Rasteau, Sablet et Vacqueyras)… Bête de travail, il était très présent à l’export (où il commercialise 97 % de ses vins), lui donnant une vision des marchés aussi réputée que recherchée. « Il a beaucoup œuvré pour le collectif. Il était encore le président honoraire d’Inter Rhône, son avis était toujours éclairé et pertinent » souligne Éric Rosaz.

Si à Châteauneuf-du-Pape le baron Leroy de Boiseaumarié a été le père des AOC viticoles en 1932, Jérôme Quiot leur a donné leurs lettres de noblesse à la fin du XXème siècle. Tout en pavant le chemin à une quatorzième génération, pour prendre le relais des domaines familiaux.

 

* : « C’était Dallas, il y avait une fausse bataille entre les anciens et les modernes » se souvient Jacques Berthomeau. À l’époque, Jérôme Quiot avait défriché et planté des parcelles dans l’aire AOC. Suscitant l’émotion et un lourd conflit.
 

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