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Vendanges 2018

Les leçons tirées par les grands noms de la biodynamie sur la gestion du mildiou

Mardi 23 octobre 2018 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 21/12/2018 16:22:01

Premier cru classé du Médoc certifié en biodynamie, le château Pontet Canet est cité en exemple des challenges de gestion du mildiou connus ce millésime par le vignoble bordelais.
Premier cru classé du Médoc certifié en biodynamie, le château Pontet Canet est cité en exemple des challenges de gestion du mildiou connus ce millésime par le vignoble bordelais. - crédit photo : Château Pontet Canet
Les rumeurs d’impasses techniques, notamment pour certains crus classés bordelais, alimentent l’idée que la biodynamie n’était pas adaptée aux pressions sanitaires extrêmes de cette année. Un jugement à réviser pour les experts et grands noms de cette viticulture alternative.

Dans le vignoble bordelais, les commentaires, pour ne pas dire les quolibets, vont bon train sur les rendements atteints par le château Pontet Canet, le grand cru classé de Pauillac en 1855 qui a certifié ses 81 hectares de vignes en biodynamie depuis 2010. Faisant état d’un cuvier quasiment vide et de vacances anticipées pour les vinificateurs, la rumeur estime sa production à une dizaine d’hectolitres par hectare (contre un objectif de 35 hl/ha pour le cru classé). « Les chiffres qui circulent ne sont pas loin de la vérité et les gens qui les font circuler ne sont pas forcément admiratifs de la démarche. Donc, je préfère ne rien dire de plus » balaie Jean-Michel Comme, le directeur technique de Pontet Canet, pour qui « on vinifie une matière de très haut potentiel. C'est sûrement cela que l'histoire retiendra. »

Le poids de l'humain

Alors que d’autres crus classés médocains ont subi un revers dans la gestion du mildiou (mais ne souhaitent pas répondre aux sollicitations), l’idée que la biodynamie n’est pas adaptée se répand (que ce soit dans sa philosophie en général et ses préparations en particulier). « Pontet Canet est connu pour aller au bout de la résistance des plantes. Ils sont dans l'expérimentation de la réduction maximale des doses… Alors que ceux qui s’en sont sortis ont augmenté les quantités à la floraison. Si l’on rate un traitement, il est plus difficile de s’en sortir après, en biodynamie, comme en bio. Mais il y a eu de beaux rendements sur certaines propriétés, alors que leurs voisines conventionnelles ne s’en sont pas sorties » souligne, anonymement, un consultant girondin. « Pour gérer le mildiou cette année, l’aspect humain était plus prégnant que le côté technique » ajoute l’expert, qui juge que la pulvérisation était souvent au cœur des problématiques, en termes de cadences, de réglages…

"Tout à fait possible"

« Il ne faut pas effrayer les gens à la conversion… Il est tout à fait possible de traverser une année comme 2018 en biodynamie » assure Richard Planas, le directeur technique des 14 domaines Gérard Bertrand (avec 600 hectares en biodynamie sur 800 ha). Si le mildiou sur feuilles et grappes est rare en Languedoc, la conjonction des fortes pluviométries et températures étaient pourtant tout bonnement inédites. « Les solutions préventives de la biodynamie étaient lessivées. C’était un vrai combat, épuisant physiquement et mentalement pour les équipes. il fallait tout traiter un jour et devoir recommencer le lendemain parce qu’il a plu dans la nuit » se rappelle Richard Planas.

Au final, l’impact estimé sur les rendements serait mineur, d’un ordre de 10 % de pertes. Et ce malgré une certification Demeter qui impose une dose moyenne de cuivre métal de 3 kg/ha sur cinq ans (contre 6 kg/ha.an en certification bio). « Normalement on est à moins de 2 kg/ha.an. Cette année on est entre 3 et 4,5 kg/ha selon les parcelles… Nous avons eu des résultats intéressants de prêle associée, sans dynamisation, à du cuivre. Ainsi que des traitements d’huile essentielle de lavandin qui ont freiné le développement du mildiou » rapporte Richard Planas.

Sans compter

Le technicien languedocien se défend de donner des leçons : « on a eu des déboires » précise le technicien, qui ajoute ne s’être rien refusé pour arriver au bout de ce millésime. « On n’a pas compté les passages. Cela s’est révélé payant de traiter à la machine à dos 50 hectares, alors que les bottes s’enfonçaient dans la boue jusqu’au mollet… » se remémore Richard Planas, soulagé que si la construction du millésime n’a pas été facile, les potentiels qualitatifs et quantitatifs sont à la hauteur.

"Savoir-faire et organisation"

« La pression mildiou a été exceptionnelle en 2018, mais il n’y a pas eu de dégâts catastrophiques sur les feuilles et les grappes » confirme Emmanuel Cazes, le dirigeant du domaine Cazes (Roussillon, groupe AdVini), qui s’attend globalement à une baisse de 5 % de ses rendements (qui ne serait pas due qu’au mildiou, mais aussi au stress hydrique). Certifiant ses 180 hectares de vigne chez Biosuisse, le vigneron a cependant dû limiter son usage de cuivre sous la dérogation de 3 kg/ha (la dose étant normalement de 1,5 kg/ha.an). « On a réussi à gérer grâce au savoir-faire et à l’organisation. Avec la prêle et les tisanes, mais aussi avec le rythme de traitement, les disponibilités des tractoristes et la qualité de la pulvérisation » estime Emmanuel Cazes. Les aspects humains et techniques ont été clés dans la réussite de la pulvérisation. Ont ainsi été réduits le nombre de rangées traitées (2 rangs en pulvé traîné et 3 rangs avec un enjambeur) et les vitesses (baissées à 4 km/h).

Virulence

Hors du Sud-Ouest et du Midi, la gestion du mildiou a aussi été un challenge, à un moindre niveau. Comme à la Coulée de Serrant (Savennières), où la vigneronne ligérienne Virginie Joly rapporte que sans être exceptionnel, « celui-ci a été virulent, et surtout il est arrivé directement sur grappe. Quasiment sans passer par la case feuille. » Malgré cette pression, « la gestion a été simple : passages fréquents avec de petites doses de bouillie bordelaise. Il ne fallait pas être envahi » explique-t-elle, avec une moyenne de 2 kg/ha de cuivre.

En Bourgogne, il n'y a pas eu de pression notable. « Rien d’exceptionnel, il n'y a eu aucun effet mildiou » rapporte Aubert de Villaine, le co-propriétaire du domaine de la Romanée Conti. « Il y a eu très peu de pluie, c’est un peu tôt pour le dire, mais ça va faire un grand millésime, avec la richesse de 2003 et le fruit de 2015 » analyse le vigneron, qui a utilisé 2,5 kg/ha de cuivre métal avec de fréquents passages. L'implication humaine dans le succès de l'application n'étant pas une rumeur, mais une leçon récurrente du millésime.

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VOS RÉACTIONS
Pascal Dufaitre Le 06 mars 2019 à 14:07:55
L’ideal serait de pouvoir se passer de cuivre en Biodynamie en activant les défenses de la vigne. Le problème est comment introduire dans la sève des solutions de type homéopathiques. Depuis 1988et l’ecole de Malval à Beaujeu (seule école de biodynamie ayant jamais existé) nous cherchons désespérément. Les organismes d’experimenatation devrait travailler sur le sujet. Rationnellement sans trop de passion ni de pression médiatico-commerciale.
Borneo Le 01 novembre 2018 à 13:43:13
Il fallait bien entendu travailler en mai et faire abstraction des jours fériés, ponts et autres viaducs..! mais ça on le sait depuis bien longtemps que les particuliers sans personnels à gérer sans tirent en général mieux, sauf exception bien sûr mais là ça devient du management et plus de la technique !
MG Le 31 octobre 2018 à 18:25:39
« On n’a pas compté les passages. Cela s’est révélé payant de traiter à la machine à dos 50 hectares, alors que les bottes s’enfonçaient dans la boue jusqu’au mollet… » Le dit technicien a t-il lui-même utilisé la vermorel car à lire, c'est un vrai plaisir !
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