LE FIL

Changement climatique

La recherche amène les vins français à la croisée des chemins

Vendredi 25 novembre 2016 par Alexandre Abellan

« Le rapport propose quatre situations très contrastées pour 2050. Les échanges permettent de piquer dans chaque scénarios des éléments de stratégie » commente Nathalie Ollat, ce 24 novembre au château de Couhins (propriété de l’INRA en Pessac Léognan).« Le rapport propose quatre situations très contrastées pour 2050. Les échanges permettent de piquer dans chaque scénarios des éléments de stratégie » commente Nathalie Ollat, ce 24 novembre au château de Couhins (propriété de l’INRA en Pessac Léognan). - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Nouvel exercice de prospective pour le vignoble hexagonal, qui propose à la réflexion quatre scénarios d’adaptation au dérèglement climatique. Des histoires possibles, que la filière doit décider de rendre probables ou non.

Pour la première fois intégralement dévoilé et mis en débat lors d’un forum*, ce 24 novembre à Bordeaux, le rapport de Prospective pour le secteur vigne et vin dans le contexte du changement climatique n’a pas laissé indifférent son auditoire. En une vingtaine de pages, les neuf rédacteurs de FranceAgriMer et de l’INRA dessinent quatre scénarios d’avenir pour le vignoble français à l’orée 2050 (avec l’hypothèse d’une hausse des températures de 2 °C).

Futur quadrillé

Le premier scénario imagine une stratégie conservatrice pour la filière, faisant l’hypothèse d’un environnement défavorable à la consommation du vin (et donc aux financements de la recherche pour sa production). « Sans introduction d’innovations suffisantes, la filière subit le changement climatique en conservant ses process » résume Nathalie Ollat, ingénieur de recherche à l’Institut National de la Recherche Agronomique de Bordeaux. Dans ce scénario, le vignoble français se rétracte et se spécialise dans les vins AOP.

Le deuxième scénario table au contraire sur l’innovation à tout crin, et son intégration dans les cahiers des charges des AOP et IGP. « Le rythme d’introduction des innovations est conséquent, la filière s’autorisant tout pour conserver la typicité de ses vins » explique Nathalie Ollat. Cet avenir repose notamment sur un fort tournant agro-écologique de la filière (notamment la diffusion de variétés résistantes aux maladies cryptogamiques).

"Après l’hypothèse de la délocalisation, le silence…"

Le troisième scénario conçoit une viticulture devenue nomade pour maintenir la qualité de ses approvisionnements. Avec le départ de pans viticoles entier vers d’autres zones plus propices à la production d’un type donné de raisins. « Les opérateurs emmènent ailleurs le savoir-faire, la réputation et la valeur liés à des marques » précise Françoise Brugière, cheffe de mission prospective pour FranceAgriMer, qui a remarqué que le silence s’est fait dans l’audience à l’évocation d’une telle délocalisation.

Le dernier scénario est libéral, imaginant une dérégulation des échanges commerciaux et du pilotage des vignobles. Faisant à terme coexister quelques grands vins de terroir et une majorité de nouveaux vignobles créés sur-mesure. « L’instabilité climatique, la concurrence entre vignobles, la dérégulation et la domination de quelques firmes finissent pas fragiliser des entreprises viticoles désorganisées » estime le rapport.

A la filière de jouer

Venant aussi bien des instituts techniques charentais comme des services marketing des vins du Sud-Ouest, l’auditoire réuni au château de Couhins ce 24 novembre semble s’être pris au jeu de l’exercice prospectif. Débattant par petits groupes de huit sur chacun de ces scénarios, ses impacts et la façon de les favoriser ou au contraire de les freiner. « Faire de la prospective, c'est se poser de bonnes questions, qui bousculent ! » se félicite ainsi Sébastien Labails, le responsable vignoble des Vignerons de Buzet.

"Les prospectivistes ne sont pas les décisionnaires !"

D’autres participants reprochent à ce rapport l’absence d’un scénario composite, faisant l’intermédiaire entre des pistes jugées caricaturales. « C’est une réaction normale. C’est même sain ! » s’amuse Patrick Aigrain, le chef du service prospective de FranceAgriMer. Estimant semer des éléments de réflexion, il voit dans cette étude « un matériel de base, un OVNI, que la filière n’a plus qu’à saisir ».

D’autres présentations dans les vignobles régionaux sont d’ailleurs annoncées (en Bourgogne, Champagne, Vallée du Rhône…). Début 2017, le Conseil Spécialisé FranceAgriMer et le Comité National des vins AOP de l’INAO doivent lancer de concert un travail de réflexion sur l’utilisation de l’étude prospective (qui leur a été récemment présenté*). « Gouverner, c’est anticiper. Il faut voir comment la filière s’approprie l’étude. Et comment les pouvoirs publics peuvent l’accompagner » avance Lydia Héraud, déléguée à la viticulture pour la Nouvelle Aquitaine. « La réflexion ne fait que commencer » conclut l’élue régionale.

 

* : L’étude a déjà été présentée, plus succinctement, cette fin octobre, lors du congrès de l’Organisation Internationale de la Vigne et du Vin au Brésil (cliquer ici pour en lire un résumé). Les représentants du vignoble y ont surtout eu accès ce 16 novembre lors du dernier Conseil Spécialisé FranceAgriMer et ce 23 novembre lors du Comité National des Appellations d'Origines relatives aux vins de l’INAO.

Laccave 2

N’étant pas finalisée pour la conférence internationale ClimWine, ces 10-13 avril à Bordeaux, cette étude prospective s’inscrit dans le réseau Laccave. De 2012-2015, ce projet de recherche a réuni 23 laboratoires de l’INRA sur les effets du changement climatique pour la vigne et le vin. Le programme est actuellement en cours d’évaluation. « Si un projet Laccave 2 est validé par l’INRA, le réseau national pourra être conservé et des initiatives régionales pourront être soutenues » glisse Nathalie Ollat, qui a co-animé le réseau Laccave (avec Jean-Marc Touzard, de l’INRA Montpellier).

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