n 2026, toute la vigne française est mobilisée pour sauver le soldat cuivre. Toute ? Toute ! Et si jamais vous vous souvenez d’un temps où les chapelles vigneronnes des bio et du conventionnel pouvaient s’écharper sur la nocivité ou non du cuivre, sachez que ça, c’était avant, avant les 22 refus et 2 restrictions d’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM) de l’Agence Nationale de Sécurité Sanitaire (ANSES) l’été 2025. La profonde remise en cause des usages cupriques viticoles a créé un front uni d’appréhensions et de récriminations, serrant les rangs pour préserver l'incontournable fongicide dans la lutte contre le mildiou.
« Le cuivre c’est la base de la totalité des calendriers de traitements de nos vignobles, que ce soit en Alsace ou à Bordeaux, comme en Champagne et à Cognac » pose le vigneron charentais Anthony Brun, qui préside la commission durabilité de la Confédération Nationale des AOC viticoles (CNAOC-Maison des Vignerons). Désormais prêts à se porter partie civile dans des actions judiciaires de firmes phytos pour repêcher des AMM, la fédération des vins AOC veut des actions : « force est de constater que malgré toutes les rencontres que nous avons eues et la compréhension qui nous a été portée, rien n’a changé concrètement sur le terrain. On continuera à militer collectivement pour permettre à nos viticulteurs d’avoir un usage plein et entier comme nos voisins européens et nos concurrents mondiaux » prévient Anthony Brun.
« Le cuivre est le dénominateur commun de toute la viticulture, ce n’est plus le vilain petit canard. 85 % des vignes en conventionnel reçoivent du cuivre » chiffre le vigneron gascon Julien Franclet, le président de l’Association Interprofessionnelle des Vins Biologiques d’Occitanie (SudVinBio), ajoutant que « dans le contexte économique difficile actuel, le cuivre a un positionnement de prix en entrée de gamme et une efficacité qui permettent de réduire les coûts de production. » Tout en réduisant l’impact environnemental pour les vignes conventionnelles. Les restrictions sur le cuivre renforçant le recours à des matières actives synthétiques ayant d’autres risques d’utilisation prévient Julien Franclet : « le cuivre n’est pas classé Cancérigène, Mutagène et Reprotoxique (CMR), le folpel l’est… Ce n’est pas possible de dire d’arrêter le cuivre pour passer au folpel. Je comprends l'agacement de la CNAOC qui envisage des actions pour faire bouger les choses. »
Ne fermant pas la porte à une participation à des contentieux collectifs sur les AMM des usages viticoles du cuivre, la filière des vins bio privilégie une stratégie d’activation politique collective des pouvoirs publics et parties prenantes alors que l’inquiétude monte sur le terrain. « Ça devient intenable pour la viticulture bio et pour la viticulture entière. Il y a des choses tellement aberrantes qu’on ne comprend pas : en interdisant la présence humaine pendant 7 jours après un traitement, comment protéger le vignoble et l’entretenir ? Traiter revient à interdire de travailler » pose Sébastien David, le président de l’Association nationale interprofessionnelle des vins Bio (France Vin Bio), pour qui « la vraie question que l’on se pose c’est-ce que quelqu’un de chez eux [l’ANSES] est déjà venu faire une saison dans les vignes pour voir comment on travaille en tant que vignerons ? »
Rendez-vous et rendez-nous le cuivre
Une interrogation qu’il pourra glisser lors d’une réunion programmée lors du prochain salon Wine Paris entre les pouvoirs publics (ANSES et direction générale de l’Alimentation), des représentants du vignoble (CNAOC, FranceVinBio, Institut Français de la Vigne et du Vin, IFV, et Comité National des Interprofessions des Vins AOC et IGP, CNIV…) et des firmes phytos (task force européenne sur le cuivre). « Il faut de vraies discussions, on tombe dans une impasse si l’on n’est pas tous autour de la table. Chacun se renvoie la balle » pointe Sébastien David, alors que des questions restent en suspens sur l’évolution des règles de réhomologation d’AMM en cours d’instruction par l’ANSES. Encore faut-il que ce besoin de clarification et d’action soit entendu pour aboutir.
La voix de la filière doit porter d’autant plus qu’elle est collective : « la mobilisation de tous les syndicats est forte, et tous ont la même position » souligne Stéphane Becquet, référent technique à FranceVinBio, notant que « de la Coordination Rurale à la Fédération Nationale de l’Agriculture Biologique (FNAB), je crois que c’est la première fois qu’il y a une telle unanimité de la filière sur un dossier. C’est l’union sacrée de la profession. » Ce que confirme Julien Franclet : « dans nos réunions de coordination sur le cuivre, on pousse tous dans le même sens, ce qui est assez nouveau »
Mais « maintenant, il faut que la ministre [de l’Agriculture, Annie Genevard,] entende la priorité et que l’on arrête de jouer au ping-pong : pour l’instant il n’y a pas de réponse » regrette Stéphane Becquet.
Si le vignoble partage un sentiment d’urgence, « on a l’impression que les pouvoirs publics pensent qu’ils ont du temps devant eux » s’inquiète Julien Franclet, alors « que les semaines passent, on a l’impression d’être entendus, mais derrière il n’y a pas vraiment d’actes alors que l’on va démarrer dans quelques semaines la campagne 2026, où l’on pouvait encore acheter des cuivres, et que demain on sera à la veille d’une saison 2027 sans solution ». La situation pouvant se dégrader très vite.
Affaire à cuivre en Italie
Et ce alors que les sources d’inquiétudes ne s’apaisent pas, Stéphane Becquet rapportant que l’Italie envisage d’examiner les 7 renouvellements d’AMM de cuivre restants dès la fin 2026 et non 2029 comme prévu initialement, ce qui pourrait se traduire rapidement en France par de nouvelles restrictions si l’ANSES maintient sa grille d’analyse sur les cuivres, qui pèse déjà sur le vignoble français. « Le problème, c’est que nous n’avons que des hypothèses, nous demandons du concret » abonde Julien Franclet. « Nous sommes suspendus aux décisions de réhomologation de l’Italie. L’ANSES peut décider d’autoriser ces AMM en France par équivalence, comme nous sommes même dans la zone Europe du Sud, mais il y a un fort risque que les AMM italiennes soient retoquées en France » rapporte le président de SudVinBio, appelant à des actions pour assurer « l’avenir de la viticulture bio » et éviter un « coup dur pour la viticulture conventionnelle ».
« Aujourd’hui, tout le monde est en train de préparer son calendrier de traitement et s’aperçoit des conséquences des changements » relève Anthony Brun, entre les AMM en sursis après le refus de leurs réhomologations (18 mois d’usage après la décision de l’ANSES le 15 juillet 2025) et les limitations des AMM validées (Champflo et Héliocuivre). « On ne peut pas faire payer la viticulture parce qu’il y aurait eu des difficultés de remplissage de dossier des firmes n’ayant pas la connaissance des éléments à fournir ou parce que l’ANSES n’a pas correctement précisé ses demandes » souligne Anthony Brun, appelant à des solutions rapides : « sinon, autant dire que l’on ne veut plus de viticulture ».
Car « tout le monde utilise du cuivre. Évidemment, quand on parle de cuivre on pense au bio, mais il n’y a pas un seul conventionnel qui n’utilise pas de cuivre aujourd’hui » abonde Sébastien David, qui rappelle une évidence : dans le vignoble « on n’est pas fan de cuivre pour être fan de cuivre. Le jour où la recherche sortira des alternatives, ce sera super pour passer à autre chose. Mais actuellement, la réalité est que l’on en est loin. » À défaut de potion magique, la viticulture ne veut pas rester en plan cuivre.




