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Les premiers pas de la taille rase dans les vignes de Bordeaux
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Réduction des coûts
Les premiers pas de la taille rase dans les vignes de Bordeaux

Contraints de réduire leurs coûts de production, en Gironde deux viticulteurs se lancent dans la taille rase de précision tout en respectant les règles de leur AOC.
Par Colette Goinère Le 03 mars 2022
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Les premiers pas de la taille rase dans les vignes de Bordeaux
En novembre 2019, Quentin Yon décide de se lancer dans la taille rase de précision. En décembre, il part dans l’Hérault pour acheter cette machine d'occasion. - crédit photo : Colette Goinère
C

’est Quentin Yon qui a dégainé le premier. En novembre 2019, il décide de passer à la taille rase de précision (TRP) les 56 hectares qu’il cultive à Mauriac, en AOC Bordeaux, avec son frère. Les raisons de cette décision ? Faire des économies, mais pas seulement. « Début des années 2000, j’ai vu mon père se faire beaucoup de souci lorsque le vin ne se vendait pas et qu’il fallait payer les ouvriers à la fin du mois. Je ne veux pas vivre cela. Il faut donc réduire les coûts de production », justifie-t-il.

En décembre, il repère une machine de TRP à vendre sur Internet. La seule offre dans toute la France. Il part dans l’Hérault pour l’acquérir. Ayant fait une école de mécanique, il inspecte le matériel sous toutes ses coutures, l’état général, l’hydraulique… Satisfait, il débourse 12 000 €.

Sur son exploitation, la palette de l’encépagement est large : merlot, cabernet franc, cabernet-sauvignon, malbec, petit verdot, sauvignon blanc et gris, sémillon et colombard. Les plus vieilles vignes ont 40 ans. Toutes sont plantées à 3 m et conduites en guyot double à plat, une forme qu’il va conserver.

Un travail préliminaire s'impose

Pour passer de cette taille classique, qui occupait trois saisonniers de novembre à fin février, à la taille rase de précision, un travail préliminaire s’impose. « Il faut attacher les baguettes bien à plat pour qu’elles ne fassent qu’une ligne avec le fil porteur. Pas question d’avoir des bosses. Pendant deux mois et demi, jusqu’à mars 2020, aidé d'un ouvrier j’ai réalisé ce pliage avec l’attacheuse Pellenc », relate-t-il. Pour la taille rase, le fil porteur doit aussi être costaud, ce qui est le cas chez Quentin Yon, ce fil faisant 2,5 mm de diamètre.

L’hiver suivant, le vigneron se lance dans le grand bain. Pour commencer, il passe une prétailleuse pour laisser des bois de 15 cm maximum. « Dans nos vignes de 3 m sur 1, il faut 1 h 30 à l’hectare pour le prétaillage. Auparavant, pour tirer les bois et tailler, il me fallait deux jours par hectare », souligne-t-il.

Puis vient la taille rase. À bord de son Class de 90 chevaux, Quentin Yon règle la hauteur de coupe sur son ordinateur de bord entre 3 et 4 cm. Ce qui correspond à deux bourgeons par cot. Dans les merlots au bois tendre, il avance plus rapidement que dans les cabernet-sauvignon au bois plus dur. En moyenne, il roule à 2,5 km/heure, soit 2 heures par hectare.

L'attachage des baguettes doit être solide

Petit problème : les baguettes ne sont pas assez bien attachées. Après ce premier passage de TRP, il doit toutes les rattacher plus solidement, ce qu’il fait au printemps 2021 avec du lien vert type scoubidou. À part ça, tout roule. La conduite de la machine ne soulève aucune difficulté.

Mais comment concilier cette technique avec les règles de l’AOC qui imposent un nombre maximum de bourgeons à l’hectare ? Aucun problème pour Quentin Yon. « Pour les merlots, on ne doit pas laisser plus de 45 000 yeux francs par hectare et pas plus de 18 yeux francs par pied. Pour respecter cette règle, je laisse 6 à 7 cots de 2 yeux par pied. Lors d’une repasse, j’enlève les bois qui poussent dessous et sur les côtés. Je ne laisse que les plus droits. » Pour un 1 ha de vigne, il faut 14 heures de repasse à deux ouvriers pourvus de sécateurs électriques.

Mi-février cette année, il avait déjà passé toutes ses parcelles à la TRP, sauf la quinzaine d’hectares la plus gélive. « Je vais attendre le plus tard possible, jusqu’à fin mars pour intervenir. L’an dernier, j’ai taillé une parcelle la troisième semaine de mars seulement. Elle n’a gelé qu’à 10 % alors qu’à côté, une autre parcelle, taillée en février, a gelé à 70 %. »

Une économie de 500 €/ha

Quentin Yon a fait ses calculs : « J’économise 500 € à l’hectare par rapport à la taille, au tirage des bois et au pliage à la main », indique-t-il. À l’avenir, il espère aussi moins de botrytis et moins de mortalité, « car on fait moins de grosses plaies. Les disques coupent juste le bois de l’année et font de petites plaies », observe-t-il.

Reste à faire bouger les mentalités : « Beaucoup de viticulteurs tordent le nez. Certains m’ont dit que j’allais détruire l’aspect visuel de la vigne. Dans le Bordelais, on est très traditionnel », sourit-il.

Réduction de la pénibilité

À quelques kilomètres de chez lui, à Saint-Martin-du-Puy, Laurent Boirac est sur la même longueur d’onde : « Ici, il y a de la résistance au changement », confie ce viticulteur qui détient 12 ha en AOC Bordeaux. Une récolte qu’il apporte à la cave coopérative de Sauveterre-de-Guyenne. L’an dernier en mars, il s’est rendu chez Quentin Yon pour assister à une démonstration. Il repart séduit. « Je suis tout seul à la propriété. De début décembre à mi-mars, je prétaille puis je taille à longueur de journée. Avec la TRP, je réduis le temps et la pénibilité du travail, et les coûts. Et je peux tailler les parcelles plus gélives au plus près du débourrement », explique-t-il.

 

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Laurent Boirac

En juin 2021, il commande une machine neuve chez Pellenc qu’il reçoit en décembre. Un investissement de 50 000 € qui comprend la machine, son mât et une centrale hydraulique. Le constructeur est venu installer la TRP sur son tracteur. « On a passé un jour et demi à la régler, ses quatre scies, les deux de devant à la verticale et les deux de derrière à l’horizontale. »

Laurent Boirac avait déjà une prétailleuse. Ses vignes étaient déjà taillées en cordon. Il n’a pas eu à les adapter. La prétaille lui prend de 1 h 30 à 2 heures par hectare. « Je coupe à 10 cm au-dessus du cordon. Pour la TRP, je suis à 30 millimètres de hauteur. Ça fait 2 bourgeons par cot. La repasse demande 8 heures par hectare », indique-t-il.

Concilier TRP et règles de l'AOC Bordeaux est jouable

Concilier la TRP avec le cahier des charges de l’AOC Bordeaux est tout à fait jouable : « Tout dépend de comment on règle la machine. Lors de la repasse, j’enlève ce qui est en trop. Je laisse entre 15 à 18 bourgeons par souche pour coller au cahier des charges. » Laurent Boirac a démarré le prétaillage début décembre. Tout début mars, la TRP était achevée. Pour ces deux opérations sur ses 12 ha, il a passé 8 jours. Lui aussi espère d’autres bénéfices qu’économiques. « Les grappes seront moins agglomérées et il y aura moins de maladies. Et comme les cots sont à la même hauteur, la pousse sera plus régulière pour le relevage. »

 

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