LE FIL

Pertes du goût et de l’odorat

Les œnologues veulent être vaccinés en priorité contre la covid-19

Jeudi 11 mars 2021 par Alexandre Abellan

Quand un œnologue est victime d’anosmie, « on est bloqués, angoissés. On a peur de la reprise du travail : est-ce que je vais être aussi performant ? » indique Didier Fages (à gauche), ce 10 mars.
Quand un œnologue est victime d’anosmie, « on est bloqués, angoissés. On a peur de la reprise du travail : est-ce que je vais être aussi performant ? » indique Didier Fages (à gauche), ce 10 mars. - crédit photo : Capture d'écran Zoom (visioconférence 10 mars 2021)
Face à une maladie pouvant handicaper l’exercice des métiers du vin pendant un temps plus ou moins long, l’Union des Œnologues de France demande un accès privilégié à la campagne de vaccination.

Depuis un an que la covid-19 bouleverse le monde, il reste encore de nombreuses inconnues sur cette maladie, mais il est une certitude : « aujourd’hui, on sait que l’organe de l’odorat est touché par ce coronavirus » partage le docteur Pierre Bonfils, qui dirige le service ORL de l’Hôpital Européen Georges, lors d’une visioconférence de presse de l’Union des Œnologues de France ce 10 mars. Qu’il s’agisse de pertes de l’odorat (anosmie) et du goût (agueusie), ou de baisse de la qualité de l’odorat (hyposmie) et de perception olfactive faussée (parosmie), « pour nous œnologues, musiciens du vin, c’est comme si l’on perdait nos instruments de musique. Le nez, la bouche, sont des organes essentiels à notre profession » alerte Didier Fages, le président de l’Union des Œnologues de France (UŒF).

Pour ne pas laisser les œnologues en particulier, et les professionnels du vin en général, dans la solitude de leur handicap et de ses conséquences professionnelles, l’UŒF prend le sujet à bras le corps en proposant un plan d’action rédigé avec des experts médicaux. « Nous demandons la reconnaissance des troubles de l’odorat et du goût comme maladie invalidante, ce qui permettrait la revalorisation des actes de diagnostic de ces pathologies (tous les cabinets d’ORL ne sont pas équipés) » indique Didier Fages. L’œnologue recommande également un renforcement de la couverture santé et prévoyance de ses membres, notamment les indépendants. Préparant une liste de médecins référents par bassin viticole, l’union souhaite aussi que les œnologues consultent chaque année un médecin ORL pour suivre l’apparition de troubles chroniques (voir encadré). Le lancement d’un numéro syndical pour l’accompagnement psychologique des personnes touchées et la création d’une plateforme technique d’intérim pour les indépendants sont aussi évoqués.

"Vaccination prioritaire"

Après vaccination des citoyens les plus vulnérables, « nous demandons une vaccination prioritaire aux professionnels du vin dans le cadre du plan national de vaccination. Nous avons fait une lettre au premier ministre*, malheureusement il n’y a pas eu de réponse » indique Didier Fages. « Je raisonne de façon globale pour que nos adhérents n’attrapent pas cette maladie et que ça leur permette de continuer à travailler sereinement » précise l’œnologue.

Qui indique qu’avec cette demande, « bien sûr que je pense aussi [à] d’autres professions qui souffrent énormément (cavistes, sommeliers, cuisiniers…). » Ce que confirme le professeur Pierre-Louis Tesseidre, vice-président de l’UŒF : « le maître mot doit être la prévention. Et la vaccination est numéro un en termes d’arme absolue. »

Etude internationale

Ces mesures se basent sur un diagnostic inédit, tiré d’un sondage réalisé de mai à juillet 2020 dans 37 pays auprès de 2 625 professionnels de vin (52 % d’œnologues, 15 % de producteurs de vin 8 % sommeliers et 7 % cavistes). Dans cette étude, le plus surprenant, comme l’indique le professeur Pierre-Louis Tesseidre, est que 13 % des professionnels du vin ont déjà eu des troubles chroniques de l’odorat avant 2020 (voir encadré). Concernant la Covid-19, il apparaît que 2 % de l’ensemble des sondés ont eu un trouble olfactif et ou gustatif à la suite de la maladie (voir infographie ci-dessous). Dans 38 % des cas de Covid, les troubles olfactifs ont affecté leur vie professionnelle (essentiellement pour sommeliers et œnologues). S’il y a eu une récupération totale pour 61 % des professionnels (en moyenne au bout de 18 jours), l’étude note que 32 % n’ont réalisé qu’une récupération partielle (en moyenne au bout de 28 jours)et  7 % n’ont pas récupéré totalement capacités sensorielles (au moment de l’enquête). « Ce qui est inquiétant » note le professeur Pierre-Louis Tesseidre, évoquant les impacts psychiques et psychologiques, d’une maladie invalidante dans sa forme longue.

"Paranosmie et paragueusie décalés"

Si la covid-19 est récente, les anosmies pot-rhinitiques (« c’est-à-dire les troubles de l’odorat liées à des viroses, des rhumes ») sont bien connues note le docteur Pierre Bonfils. D’après l’expérience, « 70 % des cas vont récupérer, 30 % ne vont pas récupérer ou peu » indique le professeur, qui souligne que lors de la récupération apparaissent des formes de « paranosmie et paragueusie [en sentant un café on ne retrouve que des odeurs de pneus brûlés], souvent décalées dans le temps par rapport à la perte initiale [de l’odorat ou du goût] ». Ses services reçoivent depuis décembre de plus en plus de cas de parosmie ou paragueusie, ce qui « sera particulièrement invalidant pour professionnels du vin » prévient le médecin.

Si ces prévisions peuvent inquiéter, les expériences rapportées par professionnels du vin sont plus réjouissantes. Comme celle du Meilleur Sommelier du Monde 1992, Philippe Faure-Brac, qui a contracté la covid en mars 2020 et a subi 9 jours d’anosmie avant un retour progressif de l’odorat. « J’ai l’impression d’avoir retrouvé beaucoup de plaisir à la dégustation et d’être techniquement capable de réorganiser des dégustations » indique le président de l’Union de la Sommellerie Française, qui témoigne d’une rééducation par la redécouverte de ses repères de dégustation.

"La nécessité d’en parler pour éviter l’isolement"

« Tous les témoignages d’œnologues sur le terrain [indiquent qu’ils] ont récupéré totalement au bout de quelques semaines. Mais au prix de rééducation et d’exercices de la dégustation intenses et quotidiens » rapporte Sophie Pallas, la directrice de l’UŒF. Elle-même touchée depuis 6 semaines par une anosmie, l’œnologue se veut rassurante : « ce sont des symptômes ponctuels heureusement réversibles qui ouvrent de nouveaux champs de sensibilisation et de connaissances. Et surtout la nécessité d’en parler pour éviter l’isolement dans contexte psychologique très négatif. »

 

 

* : Envoyée le 8 février 2021 au cabinet de Jean Castex.

 

 

L’anosmie hors-covid

« 13 % de ces professionnels ont des altérations du goût et de l’odorat antérieures à la covid » note le docteur Pierre Bonfils. Notant que 60 causes sont possibles pour de tels symptôme, le membre de l’Académie nationale de médecine retient trois causes essentielles : le grand âge (ce qui exclu ici, comme l’essentiel de la population sondée a moins de 60 ans), un traumatisme crânien et une maladie chronique du nez et des sinus (rhinites chroniques, en particulier allergiques, et la polypose nasosinusienne). Dans tous les cas, le patient doit être pris en charge par des médecins ORL note le docteur Pierre Bonfils.

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