LE FIL

Bordeaux

Rentrée des classes pour les start-ups coachées par Bernard Magrez

Vendredi 15 janvier 2021 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 18/01/2021 10:49:21

L’incubateur est animé par un partenariat entre Unitec, pour le suivi et le coaching managérial, et le groupe Bernard Magrez, pour l’accompagnement dans le secteur du vin.
L’incubateur est animé par un partenariat entre Unitec, pour le suivi et le coaching managérial, et le groupe Bernard Magrez, pour l’accompagnement dans le secteur du vin. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Le propriétaire bordelais se pose en mécène donnant sa chance à une sélection d’entreprises innovantes pour la filière vitivinicole.

Plus qu’un conseil à donner, c’est un appétit de réussite que veut transmettre Bernard Magrez ce 14 janvier, lors de sa visite aux 25 premières start-ups accueillies par son incubateur, au château le Sartre (Léognan). Ayez faim martèle aux jeunes entrepreneurs le propriétaire de 42 domaines dans le monde, qui appelle à l’innovation et à l’émulation par la lecture de biographies d’entrepreneurs à succès (et a donné l’exemple de sa vie pendant une heure d’échanges, voir encadré).

Faisant le tour des start-ups présentes, Bernard Magrez reconnaît n’écrire que depuis récemment des SMS (précédemment il les dictait), mais démontre sa connaissance des nouvelles technologies, et de leur usage : « Le digital c’est fondamental. Et pas cher par rapport à sa rentabilité ! 7 000 € sur Instagram, c’est 7 millions de vues : c’est mécanique ! » Pour le propriétaire de quatre grands crus classés bordelais, le digital est une chance à saisir pour chaque start-up : « si j’avais eu le digital quand j’avais commencé, je ne serai pas ici, mais au sommet ! »

Appui

Pour des entrepreneurs très digitalisés, l’intégration de l’incubateur « start-up win » de Bernard Magrez permet à l’inverse de gagner en reconnaissance dans une filière vin souvent réticente à l’innovation. « Nous avons beau équiper 20 % des hôtels 4 et 5 étoiles à Paris, l’innovation dans le monde du vin avance par petits pas » note Thibault Jarousse, le fondateur de l’entreprise nantaise D-vine, qui a développé la machine de service de vins au verre 10-Vins.

Employant déjà une quarantaine de personnes, la société D-vine fait partie du club « millésime » de l’incubateur, réservé aux entreprises déjà avancées dans leur commercialisation et cherchant de nouveaux leviers de développement. Le club « primeur » réunit pour sa part les plus jeunes start-ups, qui sont en lancement et développement. D’ici mars, un niveau « vendanges » va ouvrir pour recevoir les projets à l’état d’idées et juger de leurs chances de concrétisation. « La valeur ajoutée de cet incubateur est de proposer trois niveaux différents, pour un suivi distinct. Ce n’est pas habituel » souligne Thibault Jarousse.

"Quand on est une start-up, on est un peu seul"

Ouvrant un espace ouvert de 34 postes de travail aux entrepreneurs, l’incubateur se veut un lieu d’échanges entre entrepreneurs se heurtant aux mêmes défis. « Quand on est une start-up, on est un peu seul » souligne Benjamin Sonet, le fondateur de l’agence de communication digitale MyBalthazar.

A noter que parmi les start-ups incubées il n’y a pas que de l’innovation numérique ou technologique, mais aussi des prestataires de service. Comme Aurélie Voillot, qui lance Wine Bouquet, son agence d’externalisation des force export pour les vignerons bio et assimilés. « Je propose un service à des vignerons qui ne sont pas structurés à l’export faute de temps, de moyens, de ressources... » explique Aurélie Voillot, qui compte mettre à profit son incubation pour déployer son offre.

Mécenat

Ne prenant pas d’actions ou de participations, mais un loyer minime (75 €/mois en primeur et 190 €/mois en millésime), le groupe Bernard Magrez ne cherche pas la rentabilité avec cet incubateur. Il s’agit de se tenir au courant des innovations et de participer à l’émulation par le mécénat explique Sébastien Labat, le responsable de projet. Plus que le mécénat, Bernard Magrez revendique « un combat personnel pour aider les autres (résidence d’artistes, recherche sur le cancer, orphelinat au Cambodge…). Ça ne rapporte rien à l’entreprise, mais ça lui donne une mission. » Finissant sa visite, Bernard Magrez lance aux jeunes entrepreneurs : « ne me dîtes pas merci, on va se revoir ! »

 

 

 

Une vie

De son enfance, Bernard Magrez se rappelle les coups de son père et une brimade infâmante : le contraindre à porter une pancarte où était noté « je suis un fainéant ». Estimant que cette dure jeunesse a pu le former, le propriétaire bordelais n’a jamais pardonné et répond à cette brutalité par la cuvée « si mon père savait » (en Roussillon). Même si Bernard Magrez dit se ficher de ce qu’aurait pu penser de lui son père face sa réussite.

Dans la lignée des self-made men dont il dévore les biographies, Bernard Magrez raconte avoir commencé sa carrière sans le sou, « avec sa veste comme seul capital », et sans grande formation, ayant suivi à 16 ans une formation de CAP de scieur de bois dans un centre de formation à Luchon. Dans un internat où il côtoie François Pinault, loin de son image actuelle de milliardaire (« comme il ne parlait pas, certains pensaient qu’il était espagnol, et l’appelaient Francesco »).

Tête dure

Diplôme en poche, Bernard Magrez décroche son premier emploi à 19 ans. Il travaille à Bordeaux dans les chais de la maison Cordier, puis en devient contrôleur de gestion grâce « à sa tête dure ». Son caractère le fera licencier un an, son désir de baisser les charges de certains salariés ayant froissé des susceptibilités (estimant que certains abusaient de leur ancienneté, Bernard Magrez se souvient avoir dévissé leurs postes radio pendant une pause déjeuner pour les revendre et ramener la somme à son employeur).

« J’ai eu la chance qu’un directeur de banque me propose de reprendre le fonds d’un importateur de Porto. Je n’avais pas d’argent, il me l’a prêté » explique Bernard Magrez, qui importait des barriques pour les vendre dans des restaurants. « J’ai eu une chance inouïe. Il y en a qui disent que la chance vient avec le travail. Il y a en effet le travail effréné, à finir avec les yeux en pantalon de golf » mais le hasard peut avoir un impact capital souligne l’homme d’affaires. Développant les portos William Pitters en supermarché, ses affaires vont fleurissant et s’accompagnent du lancement d’autres marques à succès : whisky William Peel, vins de Bordeaux Malesan…

Le modèle Procter & Gamble

Son obsession étant de vendre, Bernard Magrez s’inspire de l’obligation de résultats du groupe américain Procter & Gamble (produits de beauté, lessives…). Il se souvient ainsi avoir fait coudre à l’arrière de la cravate de ses commerciaux « jamais renoncer » (devise devenue le nom d'une cuvée). Ne pouvant tolérer l’idée d’abandonner, Bernard Magrez dit s’appuyer sur deux moteurs : la souffrance de sa vie et la lecture des biographies de ceux « ayant réussi économiquement et personnellement ».

Estimant que ses marques sont trop franco-françaises et donc exposées aux aléas du marché domestique, Bernard Magrez vend en 2004 les marques William Pitters/William Peel au fonds d’investissement gérant Marie Brizard, ainsi que la marque Malesan au groupe bordelais Castel. Dont le patriarche, Pierre Castel, est l’un de ses proches amis : « c’est un gagneur. Et il gagne encore ! Il ne faut jamais avoir d’ami qui n’ont pas d’appétit pour gagner. »

J'y perds de l'argent

Estimant que l’époque était propice à l’achat de grands crus classés, Bernard Magrez investit successivement dans les châteaux Pape Clément (AOC Pessac-Léognan), Fombrauge (Saint-Emilion), Tour Carnet (Médoc) et Clos Haut-Peyraguey (Sauternes). Soit quatre grands crus classés : plus que n’importe qui d’autre souligne Bernard Magrez*. S’il ne cache pas sa fierté d’avoir atteint ce chiffre des 4 grands crus classés, leur propriétaire reconnaît regretter l’achat du Clos Haut-Peyraguey : « j’aurais mieux fait d’être alité. J’y perds de l’argent tous les ans… C’est une affaire minable que j’ai faite. » 

Reconnaissant des échecs (comme son essai dans la production de jus de fruits au milieu des années 2000), Bernard Magrez en fait des étapes le renforçant. Ayant été agressé à son domicile par des malfaiteurs lui soutirant argent et biens précieux (« ils voulaient m’emmener en Espagne pour demander une rançon »), il estime ainsi que « c’est la vie » et que cette épreuve ne peut l’atteindre (« j’ai souffert, j’ai eu faim »). « Je ne dois rien à personne. Pendant un temps j’ai dû beaucoup d’argent aux banquiers, désormais c’est fini » souligne Bernard Magrez, ayant acheté chacune de ses propriétés avec d’importants prêts bancaires (« 90 % de crédit au moins ») pour lui permettre de posséder 100 % de son entreprise (« parce que j’ai un caractère impossible [et] que je suis inassociable »).

Après lui...

A 84 ans, Bernard Magrez note être son patron depuis 64 ans : « j’espère être à mon bureau jusqu’au bout » (du lundi au dimanche, tôt le matin et tard le soir). Affirmant n’être intéressé que par son entreprise, il n’envisage pas de retraite (« sinon ce serait la dépression »), ni les modalités de sa succession (« je m’en fous que l’entreprise périclite ou pas après, moi je l’aurai amené au plus haut »).

 « Tout le monde peut ne pas me croire, mais c’est ma vie » glisse Bernard Magrez.

 

 

* : Il rappelle qu’une branche de la famille Rothschild en possède trois (châteaux Lafite, Duhart-Mion et Rieussec) et une autre autant (châteaux Mouton, Clerc-Milon et d’Armailhac).

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