LE FIL

Cépages résistants

« Le plus bel hommage à Alain Bouquet serait de libérer ses obtentions »

Lundi 16 juillet 2018 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 18/07/2018 08:35:40

Appel aux archivistes de la recherche viticole : les photographies du docteur Alain Bouquet manquent cruellement (d’où cette case de BD).Appel aux archivistes de la recherche viticole : les photographies du docteur Alain Bouquet manquent cruellement (d’où cette case de BD). - crédit photo : Création Vitisphere
Alors que le défunt « père des cépages résistants » de l’INRA va être célébré lors d’un congrès de généticiens à Bordeaux, d’anciens collègues ont du mal à digérer une opération latente de réécriture de l’histoire.

C’est plus qu’une question d’optique : verrez-vous le verre en train de se remplir, ou de vider la lie ? Dans le cadre bordelais du douzième Congrès international de génétique et d’amélioration de la vigne, un hommage aux travaux exceptionnels du défunt Alain Bouquet a lieu ce 18 juillet. Ayant réussi dans les années 1970 le tour de force de croiser des cépages européens (Vitis vinifera) à une variété américaine sauvage (Muscadinia rotundifolia*), le docteur de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) a sélectionné après de multiples rétrocroisements des vignes résistantes au mildiou et à l’oïdium aux potentiels qualitatifs prometteurs.

Désormais connues sous le nom de « cépages Bouquet », ces vignes témoignent d’une persévérance et d’un esprit précurseur qui suscitent cet hommage international des généticiens de la vigne. Mais les dents grincent parmi les collègues de recherche d’Alain Bouquet, qui jugent bien tardif, voire déplacé, cet hommage officiel de l’INRA, alors qu’ils se souviennent des rudesses hiérarchiques subies par son chercheur. Dans les laboratoires, le souvenir de l’isolement d’Alain Bouquet dans ses études est parfois perçu par certains, sous couvert d’anonymat, comme une mise au placard de ses recherches. L’obtention de cépages résistants étant à l’époque déconnectée des besoins exprimés par la filière vin, réticente au souvenir des hybrides producteurs directs.

"Indécent" ou "inintéressant" ?

« Certes les responsables de l'époque ne sont plus ceux d’aujourd’hui » désamorce Alain Carbonneau, professeur de viticulture retraité de Montpellier SupAgro, mais « à moins qu'il n'y ait un regret exprimé d'avoir entravé les recherches d’Alain Bouquet, je trouve indécent que l'INRA fasse publiquement une telle volte-face ».

Un (res)sentiment qui n’est pas partagé par toute la communauté scientifique. « Traiter des relations d'un chercheur en particulier à son institution n'est pas un sujet très intéressant et ne permet en rien de faire progresser le dossier de la réduction des intrants phytosanitaires en viticulture » évacue ainsi Nathalie Ollat, ingénieur de recherche à l’INRA Bordeaux. À l’origine de la cérémonie d’hommage du 18 juillet, la généticienne souligne que « l'histoire des innovations n'est pas un long fleuve tranquille… Mais les facteurs externes (absence de demande sociétale, désintérêt de l'ensemble du secteur pour l'amélioration génétique de la vigne jusque dans les années 2000, voir 2010, et la réglementation en vigueur) sont largement déterminants pour expliquer que des travaux de recherche ne sont pas toujours soutenus à la hauteur de l'enthousiasme du scientifique responsable. »

"Faire les poubelles"

Issu de la même promotion qu’Alain Bouquet (1968), Alain Carbonneau a la mémoire plus dure. Il se souvient que le chercheur montpelliérain « a été obligé au cours de ses dernières années de lutter pour défendre son programme. Sentant le mauvais vent venir, il a eu la prudence de divulguer à titre expérimental son matériel auprès de partenaires extérieurs (comme la Chambre d’Agriculture de l’Aude ou la Station Viticole de Cognac). Peu de temps après, ses parcelles expérimentales ont été arrachées sur les domaines INRA (de Vassal et du Chapitre), alors que les subventions FranceAgriMer étaient coupées. » Pour sa sélection de cépages à faible degré d’alcool, Alain Carbonneau se souvient ainsi avoir « fait les poubelles de l’INRA » pour sauver des obtentions et les conserver à l’INRA Pech-Rouge.

Si la communauté des chercheurs viticoles salue unanimement le mérite d’Alain Bouquet, certains craignent donc que cet hommage ne devienne l’occasion pour l’INRA de se dédouaner à peu de frais. Voire de faire passer à la trappe les obtentions Bouquet, au profit de celles ResDur. Le programme de Résistance Durable de l’INRA ayant pris le relais des recherches d’Alain Bouquet, en intégrant par rétrocroisements des gènes de résistance aux maladies cryptogamiques issus d’autres hybrides. 

« Le plus bel hommage que l’on pourrait faire à Alain Bouquet serait d’inscrire ses hybrides qualitatifs pour les diffuser. Ils sont bien adaptés au contexte méditerranéen, sont à plus de 99 % vinifera et sont issus de grenache, marselan, cabernet sauvignon, merlot… » martèle le professeur retraité. « Il y a des risques à prendre, les autres les prennent en Allemagne (Fribourg, Geisenheim) en Italie (Udine), en Suisse (Changins)… Il n’y a aujourd’hui rien de l’INRA dans les catalogues de variétés résistantes » regrette-t-il (les quatre premiers ResDur inscrits arrivant très progressivement).

Pour le président du Groupe d'Experts Internationaux pour la Coopération sur les Systèmes. Viticoles (GiESCO), l’INRA doit changer sa politique scientifique d’orientation pour accroître le transfert. Une approche enclenchée par le nouveau PDG de l’institution, Philippe Mauguin, qui a changé le paradigme de l’institution en mettant à l’essai sept variétés de Bouquet dans le réseau languedocien Oscar. À chacun de juger de la façon de la façon dont ce verre est rempli, ou vidé.

 

* : À noter qu’un premier hybride fertile avait été obtenu au début du XXème siècle par un chercheur américain, Louis Reinhold Detjen (Université de Caroline du Nord).

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