LE FIL

Une seule certitude

Le prix des primeurs 2015, inévitablement à la hausse

Mardi 05 avril 2016 par Alexandre Abellan
Article mis à jour le 08/04/2016 12:02:58

En cours d'élevage, le millésime 2015 de Bordeaux se dévoile en dégustation et se prête déjà aux spéculations sur le niveau de hausse de ses prix.
En cours d'élevage, le millésime 2015 de Bordeaux se dévoile en dégustation et se prête déjà aux spéculations sur le niveau de hausse de ses prix. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Battant son plein à Bordeaux, la semaine de dégustation du dernier millésime pose la question des prochains prix et de leur origine stratégique. Tour d’horizon avec quatre dirigeants de crus de la presqu’île médocaine classés en 1855.
Ce que le prix des primeurs doit à sa semaine de présentation est une équation délicate, où l’ego le dispute aux stratégies confidentielles. À écouter les principaux intéressés, des propriétaires de crus classés, cette décision annuelle dépend de nombreuses variables : du millésime, évidemment – notamment son exposition médiatique, mais aussi ses rendements – mais surtout de sa perception par la place de Bordeaux, essentiellement le dynamisme des marchés, allant des taux d’intérêt à ceux de change. Cet ensemble de paramètres diffus peut être résumé en une variable, on ne peut plus indéfinie : l’attente perçue des primeurs.
 
Pour le dernier millésime bordelais, les propriétés espèrent que l’heure du soulagement est arrivée. « Après des millésimes 2011, 2012 et 2013 difficiles pour tout le monde, puis le questionnement de 2014, on sent la possibilité d’une reprise avec le millésime 2015 », résume Olivier Salques, du château Boyd-Cantenac, à Margaux qui vend la moitié de ses vins en primeur. De bon aloi durant la semaine des primeurs, la naturelle prudence des crus classés a tendance à s’effriter avec cette satisfaction d’avoir réalisé un bon millésime. Tant et si bien qu’ils s’accordent déjà tous sur une tendance : les prix vont monter, raisonnablement, mais sûrement.
 
« Il reste à traduire les réussites techniques en performances commerciales », essaie bien de pondérer Anne-Françoise Quié, du château Rauzan-Gassies, à Margaux, qui commercialise à 95 % en primeurs. Mais c’est pour mieux s’amuser de rapporter que ses acheteurs n’ont qu’une rengaine lors de leurs dégustations 2015 : « Vos vins sont très bons, il nous en faut plus, mais il ne faut pas augmenter les prix ». Un message classique de la part d’acheteurs, mais vu cette année comme une validation d’une hausse raisonnable, bon millésime oblige.
2015, le bien-aimé
 
Avec la bonne réputation dont le millésime bénéficie depuis les vendanges –des consultants à la presse –, il semble que la semaine des primeurs ne serve qu’à conforter l’image que les critiques et metteurs en marché ont de 2015 sur la rive gauche. Ceci afin que les propriétaires fixent les augmentations de prix qu’ils ont déjà en tête. Et que leurs acheteurs valident les allocations sur lesquelles ils se sont déjà positionnés. « La bonne image du millésime s’est faite dès le mois de septembre. Depuis des mois, les gens m’en demandent », confirme Jean Triaud, du château Saint-Pierre, à Saint-Julien, qui réalise 85 % de ses ventes en primeur.
S’il est pressé de demande, celui-ci ne compte pas se précipiter pour annoncer ses prix. « D’expérience, cela ne porte pas bonheur de sortir ses prix le premier. On attend de voir ce que font les voisins », glisse-t-il, préférant surveiller les réactions pour être bien dans le marché. « En 2015, on a quelques pistes positives de la place de Bordeaux, qui est prête à suivre. Ce sera moins cher que 2009 et 2010, mais plus cher que 2013 ou 2014 », estime-t-il. 
Qui critique les critiques ?
 
Le système des primeurs repose sur le concept de perception des attentes et des possibilités offertes au millésime. Si les critiques en sont la composante la plus visible, leur importance est réduite à peau de chagrin par les propriétaires. À écouter les grands crus médocains, peu de notes sont encore capables d’influencer directement leurs prix. Il faut dire que depuis l’an dernier, l’avocat américain Robert Parker Junior ne se déplace plus pour les primeurs bordelais, laissant moins un vide que le souvenir d’une époque révolue.
 
« On est toujours ravis d’avoir de bonnes notes, c’est une reconnaissance réelle pour nos équipes techniques, mais ce n’est pas un indice de fixation de prix », estime ainsi Anne-Françoise Quié. Il est vrai qu’avec un millésime d’emblée plébiscité, l’impact des critiques est mécaniquement moindre. Du moins quand leurs échos se contentent d’être positifs. Quand l’orientation est négative, elles peuvent quand même peser dans la balance.
 
« L’idée qu’il a plu davantage dans le Nord du Médoc qu’ailleurs s’est installée dans l’esprit de certains. Les notes ne sont clairement pas à la hauteur des vins », enrage Basile Tesseron, du château Lafon Rochet, à Saint-Estèphe (80 à 90 % des ventes en primeur). Furieux, il tend ses échantillons de primeurs en lançant : « Ça a pris la pluie ? C’est dilué ? On a rajouté de l’eau ? Rarement, on a eu de tels vins… » Ne cachant pas sa déception, Basile Tesseron témoigne donc d’un certain pouvoir médiatique direct, du moins quand il est négatif, comme le millésime 2013 qui en a fait les frais. Il indique fixer ses prix en primeur par un test sur ses acheteurs fidèles. À l’occasion d’un voyage en Angleterre, il juge auprès d’eux de leur acceptabilité.
 
Si les marges de manœuvre de chacun semblent entremêlées, les primeurs fonctionnent toujours parce que leurs acteurs finissent par s’y retrouver. Ces propriétaires le clament en chœur : si le système des primeurs persiste, c’est qu’il est bien rôdé. Il est toujours demandé car il résout les besoins de trésorerie des propriétés et la demande d’un approvisionnement sûr pour les acheteurs. Les crus médocains estiment que les vins de Bordeaux sont en accord avec le marché des grands vins mondiaux, de la Bourgogne à la Toscane.

 

Ce 4 avril, quatre propriétaires ont levé, en partie, le voile recouvrant leurs stratégies de fixation du prix primeur (Olivier Salques en haut à gauche, Anne-Françoise Quié en haut à droite, Jean Triaud en bas à gauche et Basile Tesseron en bas à droite).

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