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Miguel Torres
« Le changement climatique représente la plus grande menace du secteur vitivinicole en général, et des vignerons en particulier »

S'il est un homme du vin qui s'est distingué pour son engagement dans la lutte contre le changement climatique, c'est bien Miguel Torres. Depuis de nombreuses années, il parcourt le monde pour sensibiliser à la fois professionnels et législateurs aux efforts qui doivent être consentis pour préserver la culture de la vigne sur une planète qui se réchauffe. Suivant attentivement l'issue des débats dans le cadre de la COP 21, il joint l'acte à la parole dans ses propres installations vinicoles, notamment en Espagne où, comme dans le reste de l'Europe, les répercussions du changement climatique seront, selon ses dires, « dramatiques ».
Par Sharon Nagel Le 04 décembre 2015
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« Le changement climatique représente la plus grande menace du secteur vitivinicole en général, et des vignerons en particulier »
Miguel Torres : 'Après avoir visionné le film d’Al Gore en 2007, j’ai immédiatement convoqué une réunion du conseil d’administration et nous avons décidé d’investir 10 millions d’euros dans notre programme de protection climatique, Torres & Earth ' - crédit photo : Torres
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out un arsenal de mesures déployé chez Torres

Sensibilisé à ce phénomène par le film d’Al Gore, « An Inconvenient Truth », Miguel Torres redouble sans cesse d’efforts pour préparer son entreprise à l’impact d’une hausse « ne serait-ce que de 1°C ou 2°C » des températures. L’installation d’énergies renouvelables (plus de 12 000 m2 de panneaux photovoltaïques, par exemple), l’optimisation de l’utilisation d’eau, des mesures de réduction des émissions de CO2 dans le vignoble et dans la cave, l’efficacité énergétique dans le domaine des transports, sans oublier l’adaptation du vignoble, font tous partie de l’arsenal de mesures déployé dans cet objectif par la maison Torres, basée à Vilafranca del Penedès, en Espagne. « Après avoir visionné le film d’Al Gore en 2007, j’ai immédiatement convoqué une réunion du conseil d’administration et nous avons décidé d’investir 10 millions d’euros dans notre programme de protection climatique, Torres & Earth », explique Miguel Torres, dont l’intervention prévue à la COP 21 a été annulée pour des raisons de sécurité. Ce budget a permis de réduire de 10% l’empreinte carbone de l’entreprise, réduction qui passe à 38% si l’on ne tient compte que des mesures prises en interne – les fameuses Scopes 1 et 2 dans le jargon du développement durable.

Une pépinière dédiée aux recherches

Le combat de Miguel Torres se joue sur tous les fronts. Dans le vignoble, l’accent est mis sur les techniques permettant de retarder la maturation des raisins. « Lorsque nous avons lancé nos investissements et nos projets de recherche, nous avons tout de suite observé – en consultant nos archives – que les températures moyennes avaient augmenté de 1°C au cours des quarante dernières années et que nous vendangeons 10 jours plus tôt qu’il y a vingt ans. Nous savions que des changements importants étaient en train de s’opérer – la plupart des vignerons le savent maintenant – mais nous ne savions pas qu’ils étaient à ce point significatifs. » Dans une pépinière dédiée aux recherches sur le changement climatique, du CO2 est généré pour pouvoir observer l’impact sur la vigne. Des aspects tels que la densité de plantation, la gestion de la canopée, l’enherbement et les porte-greffes sont étudiés.

[Train électrique pour la visite des vignobles Torres]

La viticulture bio génère plus d’émissions de CO2

Les travaux de recherche se penchent également sur la viticulture biologique, dont la maison a été pionnière. « L’une des grandes problématiques auxquelles nous sommes confrontés à l’heure actuelle est celle de la viticulture bio : nous avons 800 hectares de vignes en bio rien qu’en Espagne et nous achetons des raisins certifiés. Or, selon nos recherches – corroborées récemment par une étude de l’université de Saragosse –, la viticulture biologique est susceptible de produire jusqu’à 20% d’émissions supplémentaires par rapport à la viticulture conventionnelle. Tout le monde pense aider la planète avec une culture biologique mais, en réalité, c’est le contraire. Le message que j’essaie de faire passer désormais à mes amis vignerons et aux autorités, c’est que nous devons agir pour réduire ces émissions ». 

 

L’intérêt des cépages autochtones

Dans le même temps, la maison Torres a récupéré une quarantaine de variétés autochtones anciennes – dont le moneu, le gonfaus, le querol, le garro et la selma blanca – pour tester leur aptitude à résister au réchauffement du climat. « Avant le phylloxera, il existait plus d’une centaine de variétés de vignes en Catalogne », explique Miguel Torres. « Sur ce nombre, nous en avons récupéré une quarantaine, dont certaines sont aptes à produire de bons vins, mais affichent aussi une résistance à la sécheresse. Ces cépages vinifera pourraient remonter à l’époque chaude du Moyen Âge, au XIIIe ou XIVe siècles, d’où leur bonne adaptation à la chaleur ». Une vingtaine d’hectares sont désormais plantés de ces cépages – superficie en hausse constante – et trois d’entre eux figurent déjà dans des assemblages de la maison Torres. Une cave de microvinification qui leur est consacrée a été d’ailleurs été inaugurée en octobre dernier.

 

De nouvelles implantations…en Suède ?

Enfin, la délocalisation de certains vignobles est également mise en pratique : « Nous avons acheté plus de 100 hectares à environ 1 000 m d’altitude dans les Pyrénées, avec d’excellents résultats, et nous nous déplaçons vers le Sud du Chili, dans la vallée d’Itata, par exemple. En revanche, sur des terres que nous avons achetées à 1 200 m d’altitude dans les Pyrénées, il fait encore trop froid pour cultiver de la vigne. Au final, nous n’avons pas d’autres possibilités que de réaliser des expérimentations, d’investir dans de nouveaux vignobles et, bien sûr, de nous adapter en interne. » Miguel Torres reconnaît même avoir étudié la possibilité de s’implanter en Suède : « Nous avions envisagé une installation sur l’île de Gotland, mais les terres y étaient déjà trop chères ». C’est dire si le producteur espagnol prend le changement climatique au sérieux…

[Vignes pyrénéennes de Torres]

Une avancée importante sur les algues

D’importants efforts sont consentis également dans les chais, même si certains résultats restent encore peu probants. « Depuis trois ans, nous étudions les moyens à notre disposition pour réduire les émissions de carbone pendant la fermentation. Les gens ont tendance à penser que la vigne et la vinification ne polluent pas. C’est faux. Les vignes polluent à cause du déséquilibre entre le carbone absorbé lors de la photosynthèse et celui émis la nuit lors de la phase de la respiration, sans parler des émissions entraînées par le travail de la vigne. Puis, dans la cave, le CO2 produit par la fermentation pose problème. » L’objectif est d’utiliser des algues, évitant ainsi d’employer des levures. Jusqu’à présent, cette expérience a permis de réduire de 10% les émissions, un résultant jugé décevant par Miguel Torres. « Désormais, grâce aux travaux de recherche menés aux Îles Canaries, nous allons sans doute pouvoir obtenir de meilleures algues pour absorber le CO2 puis réutiliser ces algues comme fertilisants. »

 

Les fabricants de verre en ligne de mire

Tous ces efforts sont louables mais, en réalité, les plus gros générateurs d’émissions se situent en dehors de l’entreprise. La « Scope 3 », c’est-à-dire les fournisseurs, représente plus de 80% de son empreinte carbone. « En septembre dernier, nous avons rassemblé la quasi-totalité de nos fournisseurs – notamment les fabricants de verre, qui génèrent le plus d’émissions. D’ici la fin de l’année, nous voulons qu’ils mettent en place des audits pour mesurer leur empreinte carbone et qu’ils nous fassent des propositions pour la réduire en 2016. Notre objectif à l'horizon 2020 est de réduire de 30% les émissions de gaz à effet de serre par bouteille par rapport à 2008. » La maison envisage la possibilité d’attribuer des prix aux fournisseurs dont les résultats seront les plus significatifs : « Ils bénéficieront ainsi d’un impact médiatique important car les médias s’intéressent de plus en plus à ce que nous faisons ».

 

Une plus grande souplesse pour les appellations

Si Miguel Torres prend son bâton de pèlerin aussi souvent pour rencontrer la presse et les politiques, c’est parce qu’il estime avoir « une obligation morale de placer le changement climatique au centre des débats ». Malgré ses efforts, il a néanmoins l’impression de faire cavalier seul : « Ni les professionnels ni les politiques ne se rendent compte encore qu’il faut investir de l’argent dans la lutte contre le réchauffement climatique. Tout le monde parle de développement durable, mais en réalité, personne n’y investit réellement. La volonté de réduire les émissions n’y est pas ». Mais il ne s’agit pas que de volonté financière : « Les législateurs européens doivent être plus souples. Ils doivent comprendre qu’il faut assouplir les contraintes du système des appellations : il est probable que d’ici trente ans, il ne sera plus possible de cultiver du pinot noir en Bourgogne ! Nous devrions déjà être en train de mener des recherches à grande échelle au niveau européen pour identifier les clones et les techniques qui permettent de retarder la maturation, par exemple, ou bien réduire les émissions lors de la fabrication des bouteilles en verre. Il existe des budgets pour cela, nous devons faire en sorte qu’ils soient utilisés ».

 

Le combat continue…

Sa déception ne diminue en rien sa détermination à provoquer une évolution des mentalités, mais surtout des actes. Il ne pourrait en être autrement pour celui qui affirme que « le changement climatique représente la plus grande menace du secteur vitivinicole en général, et des vignerons en particulier ». Il y a donc de fortes chances pour que professionnels et législateurs continuent de voir Miguel Torres parcourir salles de réunions et vignobles, à bord de sa voiture hybride qu’il est en train de troquer pour une voiture 100% électrique…

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