vril 2020 dans le Cher, Pierre Jacolin, la soixantaine, tournait la page. Il vendait l’entreprise qu’il avait créé de toute pièce : Le Prieuré de Saint Céols (13 hectares, à Saint Céols en AOC Menetou Salon, 100 000 cols distribué au CHR, particuliers, export). Une transmission anticipée, longuement murie. « Avec des rythmes de vie intense, je ne me voyais pas travailler jusqu’à 70 ans. Mes filles n’étaient pas intéressées pour reprendre la propriété » confie-t-il. Ni une ni deux, il décide de s’entourer d’experts, l’un dans la gestion de patrimoine, l’autre dans la valorisation de la propriété et d’un avocat spécialisé dans les transmissions de propriétés viticoles.
« Nous avions trois structures juridiques : une SCEA pour la production, une SAS pour le commerce, et un GFA propriétaire des terres. Je ne maitrisais pas les aspects juridiques, pas plus que la valeur du domaine » souligne cet ingénieur de l’Ecole Purpan. Pendant deux ans, les experts vont analyser le dossier sous toutes les coutures. Non négligeable, son appartenance à Terra Vitis, l’a aidé dans sa démarche : « Le cahier des charges très pointu de Terra Vitis nous oblige à avoir une vue globale de notre exploitation, d’un point de vue technique, financier, commercial. C’est un atout lorsque l’on veut céder ».
Dans le même temps, il s’interroge : à quel type d’acheteur souhaite-t-il transmettre sa propriété ? « Je voulais vraiment installer un jeune vigneron, et apporter du sang neuf sur l’AOC » répond celui qui a été pendant vingt ans au bureau de l’Union Viticole de Menetou Salon. Pas simple de trouver le bon profil. En 2018, il entre en contact avec Joseph, un trentenaire qui souhaitait se reconvertir dans la viticulture. Entre les deux hommes, le courant passe. Pendant un an, Pierre va former Joseph aux travaux de la vigne, du chai, tout en menant les discussions financières et juridiques. En avril 2020, la propriété change de main. Montant de la transaction ? Pierre Jacolin reste discret. Et répète : « Il faut savoir quitter ce que l’on a aimé. Sans regret. »
Même son de cloche pour Pierre-Éric Dessevre, 60 ans, ex-propriétaire du domaine de Gatines à Tigné, dans le Maine-et-Loire, adhérent de Terra Vitis. Une propriété familiale de 50 hectares, AOC Anjou. 75 % du chiffre d’affaires réalisé avec les particuliers. C’est à l’été 2019 que le déclic se produit : « Aucun de mes enfants, pas plus que ceux de mon frère, Dominique, associé dans la propriété, ne souhaitaient reprendre. Par ailleurs je savais que dans les années suivantes, beaucoup de viticulteurs partiraient à la retraite. Il y aurait donc un phénomène d’entonnoir. »
Alors, avec son frère, il passe du temps à monter le dossier pour présenter les atouts et la réalité de l’exploitation. « On n’avait pas d’urgence, pas de pression, aucune difficulté financière ». Il fait appel à un mandataire spécialisé dans la vente de domaines viticoles. Pendant onze mois, Pierre Éric Dessevre va négocier avec un acheteur, un banquier luxembourgeois, originaire du Maine et Loire. Finalement ça capote. Entre temps, il a fallu gérer le facteur humain au sein du domaine qui emploie trois salariés. « Trouver l’équilibre entre la transparence tout en ne démotivant pas les salariés. Pas simple » confie-t-il.
Saisonnier dans son ex-domaine
En fait c’est avec un vigneron d’un village voisin, Damien, la quarantaine, que l’affaire se conclue. « Vendre à un autre vigneron, c’est un gros avantage, on ne peut pas faire d’entourloupe ni exagérer le montant de la transaction ». Le 19 juillet 2023 la cession est faite. Pas pressé d’être à la retraite, Pierre-Éric devient saisonnier dans son ex-domaine, jusqu’en février 2025. Quant à son frère, il a été engagé comme responsable des vinifications et du commerce par le repreneur. « Cela ne me fait ni chaud ni froid d’avoir vendu. Mon frère et moi, très en amont, nous l’avons décidé. L’anticipation et la préparation des documents avec une extrême rigueur sont essentiels dans la transmission » estime Pierre-Éric Dessevre.
Cahiers des charges
À Terra Vitis, qui réunit 2 000 adhérents, on prend le sujet à cœur. Depuis janvier 2025, il a été introduit dans le cahier des charges, l’obligation à partir de 55 ans et en l’absence de repreneur de faire un diagnostic de transmission, confié à des experts extérieurs. « Certains vignerons ont peur. Il y a toujours cette tentation d’être dans le déni et de ne pas se confronter à la transmission. Anticiper c’est compliqué » estime Nicolas Daspres, directeur technique de Terra Vitis. Pour dédramatiser, Terra Vitis a mis en place un accompagnement. En décembre dernier, une réunion de sensibilisation à la transmission était organisée en Val de Loire. D’autres vont suivre.




