oids lourd du vignoble, votre groupe familial est habituellement grand faiseux et petit diseux : la crise est-elle si grave pour en finir avec cette discrétion historique ?
Alain Castel : Oui, le groupe Castel traverse actuellement une crise de gouvernance importante. Nous ne parlons pas ici de désaccords, ou de querelles internes. Nous parlons d’une perte totale de confiance de la famille Castel vis-à-vis de l’actuel directeur général, Gregory Clerc, avocat fiscaliste de métier, qui s’est octroyé en deux ans une place omniprésente à tous les niveaux du groupe, et impose, sans concertation, une vision sans cohérence avec nos valeurs familiales et notre ADN. Notre groupe prend racine dans travail de la terre, et aujourd’hui, après plus de 70 ans de développement, il est très présent dans le monde viticole, brassicole et agricole, et particulièrement actif sur le marché mondial des boissons. Donner un cap fiable à l’ensemble des 43 000 collaborateurs de notre groupe est une vraie responsabilité.
Ma famille et moi sommes profondément en désaccord sur certaines orientations stratégiques importantes imposées par Gregory Clerc, qui semblent privilégier une logique financière au détriment du développement industriel et entrepreneurial, notamment dans les métiers du vin et de l’agroalimentaire, qui constituent le socle de l’identité et de la croissance de notre entreprise familiale. Les manifestations qui secouent aujourd’hui la France agricole démontrent à quel point l’ancrage souverain est précieux.
N’ayant pas abouti ce 8 janvier, l’éviction attendue de Gregory Clerc par les actionnaires d’Investment Beverage Business Management (IBBM, gérant le groupe Castel via les holdings Cassiopée et DF Holding), n’aurait pas de conséquences directes sur ses autres mandats liés à sa position de PDG du groupe selon son courrier aux employés. Est-ce le cas ?
Non, ce n’est pas le cas. La révocation du mandat d’administrateur de Gregory Clerc de la société de tête IBBM entrainera ensuite, de fait, en cascade, sa révocation progressive de ses autres mandats, et donc de celui de directeur général du groupe Castel. Mais la dignité devrait imposer - à ce stade et avec une opposition aussi écrasante (97 %) - que Gregory Clerc démissionne de lui-même de ses fonctions.
Selon Gregory Clerc, le groupe Castel a été structuré à l’anglo-saxonne par son fondateur, votre oncle Pierre Castel, qui aurait misé sur des trustees pour distinguer la gestion patrimoniale de la direction opérationnelle. Le conflit actuel serait ainsi nourri par les membres de sa famille souhaitant prendre plus directement en main le groupe, ce qui contreviendrait à l’esprit du fondateur*. Qu'en est-il selon vous ?
C’est une vision trompeuse de la situation, et de plus soumise à interprétation, je m’explique : factuellement, Gregory Clerc se retrouve omniprésent dans les différentes organisations du groupe Castel, avec plus de 31 mandats, ce qui est plus que conséquent. Mais surtout une part significative de ses mandats lui avait été confiée pour gérer les intérêts personnels de Romy Castel, fille de Pierre Castel, et non pour assurer la direction du groupe. Aussi, il se retrouve actuellement "juge et partie" : il ne reporte à personne, et progressivement évince les différents membres de la famille. C’est une véritable prise de contrôle du groupe, sans contrepouvoir, ce qui n’était pas la volonté de son fondateur.
D’autre part, les chiffres de bonne santé annoncés par Gregory Clerc sont avant tout le reflet de l’excellente conjoncture africaine, ainsi que le fruit des 70 ans de développement de l’entreprise, et non de la qualité de sa gestion. En effet, comme vous avez pu le voir dans l’article de Challenges : Romy Castel précise : « il a cueilli les fruits des décisions prises par mon père et se réjouit d'une croissance de 9 % par an dans la bière alors que le concurrent AB InBev a progressé de 15 % pendant la même période tout en améliorant ses marges. »
La famille Castel souhaite pouvoir retrouver une situation saine, avec une nouvelle gouvernance fondée sur l’éthique, la transparence, mais aussi l’expérience du terrain, dans une relation équilibrée et de confiance, et poursuivre le développement du groupe, et de ses trois branches, agricole, brassicole mais aussi viticole, qui font son identité et sa force.
Vous parlez d’éviction des représentants de la famille Castel, vous-même avez subi le retrait de vos mandats de Cassiopée et DF Holding ce 9 décembre. On entend que cette décision aurait été votée à l'unanimité des administrateurs et ne serait ainsi pas imputable à Gregory Clerc…
Reprenons le contexte. Suite à la prise de contrôle progressive évoquée, entrainant une totale perte de confiance et une grande inquiétude de la part de la famille sur le devenir du groupe et de ses 3 branches, j’ai demandé la démission de Gregory Clerc. Il a réagi en faisant pression sur les autres administrateurs pour demander ma révocation. Gregory Clerc s’est entouré progressivement d’administrateurs qu’il a lui-même choisis : cela donne un conseil d’administration conditionné par une pensée unique.
D'après Challenges en décembre, Bercy aurait lancé une procédure fiscale sur un redressement visant le groupe et la famille Castel jusqu’à 1 milliard d’euros. Qu’en est-il ? Est-ce géré par Gregory Clerc, qui est avocat fiscaliste ?
La structure fiscale du groupe, organisée en plusieurs holdings, et son organisation actuelle, sont le reflet de l’histoire du groupe et de la personnalité de son président fondateur. Plus précisément, le siège de DF Holding a été placé au Luxembourg, mais le siège effectif, c’est-à-dire la prise de décision, est resté, dans les faits, en France. Une régularisation a été demandée par l’ancienne gouvernance du groupe Castel auprès du Service de Mise en Conformité) de la Direction générale des finances publiques** (DGFiP). Cette régularisation est donc une démarche volontaire et assumée de la famille, et est antérieure à l’arrivée de Gregory Clerc à la tête du groupe Castel, même si nous avons remarqué qu’il s’attribue cette demande de régularisation : ce n’est factuellement pas le cas.
*: « Face aux tentatives de déstabilisation du Groupe Castel véhiculées par voie de presse », une lettre de la société DF Holding SA (« maison mère opérationnelle du Groupe Castel ») envoyée « à qui de droit » ce 27 décembre par cinq des six administrateurs (le sixième étant Gregory Clerc qui n’a pas signé le courrier), annonce que « le conseil d’administration réitère sa pleine et entière confiance en Gregory Clerc, et souligne son rôle déterminant dans la conduite du Groupe Castel sur la voie de sa croissance et de son développement dans la droite lignée de la confiance placée en lui par le fondateur, Pierre Castel ». Le courrier ajoute que « la volonté du fondateur du groupe, Pierre Castel, a toujours été d’opérer une distinction nette entre l’échelon opérationnel et celui en charge des intérêts des ayants droit familiaux, ce qu’il a d’ailleurs explicitement demandé aux organes du Groupe. Aussi, les sociétés de tête du Groupe, dont D.F. Holding SA, veillent à garantir une professionnalisation accrue de la gouvernance, afin d’éviter toutes interférences entre les différents échelons, notamment en réservant les informations opérationnelles et financières aux seules instances compétentes. » La lettre ouverte indique également « rendre publiques les déclarations suivantes » : « le groupe Castel connaît une période de croissance et de profitabilité très soutenue (+9 % de chiffre d’affaires pour Castel Afrique) [avec] des investissements très conséquents, lui permettant de confirmer sa position de leader sur ses marchés » ce qui « est notamment le fruit du travail mené depuis deux ans par Gregory Clerc à la tête du groupe » (le 12 octobre 2023) qui « a conduit l’engagement des équipes à un très haut niveau de performance, a fédéré la direction des filiales autour d’une vision entrepreneuriale commune et a affermi la confiance des partenaires et clients ».
** : Contactée, la DGFiP précise ne jamais commenter les contrôles en cours et les affaires particulières.




