LE FIL

Interdiction du glyphosate

"Les propositions de l’Anses vont conduire la viticulture dans une impasse"

Lundi 03 août 2020 par Marion Bazireau

Au Château Franc Couplet, Eric Meynaud devrait acheter deux tracteurs, trois outils, et recruter trois chauffeurs, pour arrêter le glyphosate.
Au Château Franc Couplet, Eric Meynaud devrait acheter deux tracteurs, trois outils, et recruter trois chauffeurs, pour arrêter le glyphosate. - crédit photo : Eric Meynaud
Distributeurs et viticulteurs sont vent debout contre les aménagements à l’interdiction du glyphosate proposés par l’Anses. Ils les trouvent injustes et inapplicables.

Ce 23 juillet, la mission d’information sur le suivi de la stratégie de sortie du glyphosate de l’Assemblée Nationale a auditionné Roger Genet, le directeur général de l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail).

Selon ses propos, en viticulture, l’Anses aurait identifié trois situations nécessitant un aménagement de l’interdiction du glyphosate. « Les terrains caillouteux, les terrains en forte pente, et la destruction des adventices vivaces. Dans ces trois cas, on envisage une interdiction d’utilisation du glyphosate entre les rangs et une limitation à 80% de la dose homologuée sous le rang. »

Instaurer un quota

Pour Jean-Louis Cousinié, responsable technique de Touchat (34), réserver la possibilité d’utiliser du glyphosate aux vignerons qui travaillent en forte pente ou sur des terrains caillouteux est injuste. « Ce matin (le 30 juillet, NDLR), j’étais chez un client qui doit remplacer une pièce de son intercep. On lui a indiqué un mois de délai. Comment ferait-il sans glyphosate ? » De même, avec la généralisation du goutte-à-goutte, le distributeur voit le chiendent revenir en force l’été. « Et dans la région, on dit que l’intercep est le meilleur ami du chiendent, qui est une vivace, donc tout le monde est potentiellement amené à utiliser du glyphosate. Les mesures de l’Anses n’ont pas de sens. »

Une meilleure solution selon lui serait d’autoriser tout le monde à utiliser l’herbicide, sans avoir à le justifier. « On pourrait imaginer un quota assez restrictif, fixer la barre autour de 360g/ha/an. Chacun l’utiliserait comme il le souhaite. Cela forcerait les viticulteurs à faire des efforts, sans qu’ils ne se retrouvent dans une impasse. »

"Qui va nous dire si telle ou telle parcelle est mécanisable ?"

Dans l’Entre-deux-Mers, Eric Meynaud, viticulteur au Château Franc Couplet, partage le même avis. « Qui va nous dire si telle ou telle parcelle est mécanisable ? » Sur ses 140 ha, le viticulteur est confronté à toutes les situations. « J’ai des pentes, et des parcelles sur lesquelles les deux tiers du rang sont pierreux. Si la mesure passe, cela va être ingérable. »

Le viticulteur n’utilise du glyphosate que sous le rang, et n’en met dans ses plantiers qu’à partir de la troisième année. Tout le reste est enherbé. « Cela ne représente que 30 % de mes surfaces, et dans mes parcelles argileuses, travailler le sol est impossible, tempête-t-il. Aujourd’hui, on ne peut pas se passer complètement du glyphosate. En revanche, on peut abaisser la dose. Le gouvernement pourrait fixer une limite à 1 800 g/ha/an, pour tout le monde. »

Référent vigne d’Inovitis, dans le bordelais, Stéphane Giry-Laterrière aurait aimé que les fortes pressions fongiques fassent aussi partie des situations à impasse listées par l’Anses. Marqué par une année très compliquée, il estime que le minimum serait que les vignerons puissent continuer à utiliser du glyphosate sous le rang une fois par an. « Sans ça, je ne vois pas comment ils vont pouvoir garder leurs sols propres, la mesure prophylactique la plus efficace contre le champignon. »

Il rappelle aussi que les vignerons ne vendent plus leurs vins, qu’ils n’ont pas les moyens de s’équiper. Dans l’Aude, ce sont aussi les impasses financières et humaines que Charles Crosnier, responsable technique pour PCEB, met en avant. « C’est bien de parler de parcelles mécanisables et non mécanisables mais les politiques ont-ils calculé le surcoût du travail du sol ? Les viticulteurs sont prêts à passer au travail mécanique, voire à la binette, si on leur met du monde derrière. L’Anses et les politiques sont déconnectés de la réalité. »

600 €/ha, comme le prix du tonneau à Bordeaux

Eric Meynaud a fait ses calculs. « Sur mon exploitation, il me faudrait au moins deux tracteurs et tractoristes, et trois outils supplémentaires. Arrêter le glyphosate coûte minimum 600 €/ha. Le prix actuel du tonneau à Bordeaux. »

Les mesures proposées par l’Anses pourraient entrer en vigueur dès avril. Elles ne seront valables que jusqu’en décembre 2022, date à laquelle le sort du glyphosate sera fixé au niveau européen. « L'Europe va le renouveler » espère encore Eric Meynaud.

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craoux Le 15 août 2020 à 10:16:14
Je voudrais juste rappeler à JLF que le secteur vitivinicole est géré sur la base d'un système purement déclaratif, à la responsabilité de l'exploitant. Malgré l'ironie sous-jacente dans le propos de JLF, je pense qu'il faut louer le rôle des "amis" douaniers qui certes épluchent toutes ces déclarations mais dans le but d'en valider, a posteriori, la sincérité de la compta-matières entre autres et la rigueur du déclarant, au moins une fois par an (ndlr : je ne suis aucunement partie liée avec la DGDDI). Les productions à IG, notamment, n'auraient pas de crédibilité si ce boulot de la DGDDI n'était pas réalisé (le contrôle a posteriori - ou renversement de la charge de la preuve - est intervenu dès la campagne 2000/2001 si ma mémoire est ..). Quant à regretter que l'UE n'ait pas contribué à harmoniser les législations nationales sur le territoire douanier commun (travail, social, santé ...), je suis entièrement OK. A ce propos, je n'ai pas vraiment entendu la filière regretter, au cours de la période de confinement, les conditions de travail et d'accueil faites aux travailleurs saisonniers "latinos" dans le 13-30-84 ... une véritable honte ! ... J'ai même encore en tête le commentaire d'un responsable FDSEA 13 se limitant à "valoriser" la mission de l'agriculture locale (continuer d'alimenter le marché local malgré le covid19) .. sans dire un mot sur ces saisonniers traités comme du bétail. Certes, ceci nous écarte du problème Glyphosate ... question : même je laisse à d'autres plus compétents le débat sans fin sur le Glyphosate, je voudrais quand même savoir si les tenants du Glyphosate ne redoutent pas une réaction plus (de rejet) du consommateur pour leurs vins ? .. en effet, pourquoi ne serait-il pas prochainement obligatoire de mentionner l'usage de cette molécule sur l'exploitation ? .. De même que j'évite le jambon bourré de nitrites, dont le nitrate de sodium, je pourrais tout à fait filtrer mes achats vins sur ce critère.
JLF Le 14 août 2020 à 00:41:34
Malgré nos protestations, c’est peine perdue ! Je rentre de La Mancha: un passage de cultivateur dans les vignes en Avril, et le tour est joué, plus d’adventices. Coluche disait: »nous sommes tous égaux, mais certains le sont plus que d’autres ». C’est bien le cas en viticulture. Qui a pris connaissance des travaux du laboratoire SARCO sur les résidus de glyphosate dans les moûts et dans les vins? Tant que cela ne sera pas fait par nos politiques, nous serons dans de l’idéologie politique électoraliste pour les journalistes bobos parisiens. Donc nous serons morts. Et notre travail,, notre galère quotidienne, tout le monde s’en moque. C’est clairement l’abandon de la filière viticole française. Au passage, il faudra aussi reconvertir nos amis douaniers qui épluchent à longueur de journée nos DRM, nos déclarations de fin des travaux, de plantation, d’arrachage, mesurés à l’are près ( un are : 10m2!!). Quand quelqu’un d’un peu sensé du niveau politique comprendra t’il la réalité de notre souffrance et notre exaspération face à cela??? J’ai des doutes. Nous sommes ABANDONNÉS. Vivent les vins de La Mancha à 1,50 euros rendus la bouteille !!!!! Ne nous plaignons pas d’avoir des chômeurs en France, nous avons fait tout ce qu’il fallait pour tuer nôtre viticulture.
VignerondeRions Le 04 août 2020 à 12:18:53
J'ai interpellé des députés au sujet du glyphosate, réponse: "on ne peux plus rien faire c'est trop politique... " Quand on en arrive la, ce n'est plus la raison, la science qui dicte ce qu'il est censé de faire mais l'impression du peuple et ceci à une définition, au nom de l'Ecologie le populisme à de beaux jours devant lui. Malheureusement le populisme, nous savons tous ou cela conduit.
johan1947 Le 03 août 2020 à 22:18:55
enfin , un discours sensé , tout a fait d accord avec eric meynaud.
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