LE FIL

Brexit

Un casse-tête sans précédent pour les opérateurs, britanniques et autres

Vendredi 08 mars 2019 par Sharon Nagel

Les chances de parvenir à un accord d’ici le 29 mars s’amenuisent avec chaque heure qui passeLes chances de parvenir à un accord d’ici le 29 mars s’amenuisent avec chaque heure qui passe - crédit photo : Sharon Nagel
Le 30 mars prochain, les ports britanniques pourraient bien sombrer dans le chaos si aucun accord n’est conclu d’ici là pour définir les modalités de sortie du Royaume-Uni de l’Union Européenne. Une perspective qui pèse lourdement sur les professionnels du secteur, notamment des vins, comme l’explique le directeur de l’association britannique des commerçants et négociants, Miles Beale.

Un chaos qui pourrait durer jusqu’à 6 semaines

Plus les jours passent, et plus la tension monte. Néanmoins, les professionnels britanniques n’ont pas attendu le dernier mois pour se prémunir contre l’éventualité d’un Brexit dur. « Depuis le lendemain du référendum, nous conseillons à nos membres de se préparer pour une sortie sans accord », explique Miles Beale, très critique à l’égard du Brexit et de la manière dont le gouvernement britannique s’y prend. « A cette époque-là, nous estimions les chances d’un Brexit dur à 5-10%, mais nous prônions une approche de type, qui peut le plus peut le moins. A l’heure actuelle, nous pensons qu’une sortie sans accord est le plus probable ». Pour la WSTA, qui dit préparations, dit augmentation des stocks. « Nous avons recommandé à nos membres d’augmenter de 20% leurs stocks pour atténuer l’impact des 4 à 6 premières semaines, où le chaos risque de régner dans les ports. Je pense que la situation restera compliquée au-delà de cette période, mais qu’une nouvelle normalité s’installera par la suite ». La WSTA a reçu quelques assurances de la part des douanes que le maximum sera fait pour garantir une certaine fluidité de circulation dans les ports. « Les douanes ont indiqué qu’elles n’arrêteraient pas les marchandises dans les ports, mais qu’elles réaliseront des contrôles éventuels en dehors des zones portuaires. En revanche, je pense qu’il n’en sera pas ainsi pour les voyageurs donc cela risque de créer des blocages pendant un certain temps ».

 

Les petites entreprises lésées

Un sondage interne récent a révélé que la plupart des membres de la WSTA ont, en effet, augmenté leurs stocks pour parvenir à maîtriser au mieux cette période charnière. « Nous avons observé que tout le monde avait augmenté ses stocks dans des proportions allant de 10 à 20%. Cela reste en-deçà de ce que nous aurions souhaité. Certains ont dépassé la barre des 20% qui, au final, ne devait servir que de guide ». Dans bien des cas, il ne s’agit ni d’un manque de volonté, ni de l’insouciance. « Il y a de véritables problèmes de trésorerie parmi les petites entreprises, surtout après les fêtes de fin d’année et à la suite d’une augmentation des droits d’accise au 1er février », reconnaît Miles Beale. « C’est un problème sur lequel nous avons alerté les ministres, mais à l’heure actuelle, il est extrêmement difficile d’attirer l’attention de quiconque ». La WSTA estime que les entreprises de vins et spiritueux au Royaume-Uni ont dû débourser des millions de livres pour se préparer à l’éventualité d’un Brexit dur.

Miles Beale, directeur de la WSTA, est très critique du Brexit et de la manière dont le gouvernement britannique s’y prend

 

Des problèmes logistiques et bureaucratiques

Outre les dépenses liées aux stocks supplémentaires et à la dévaluation de la livre sterling depuis le referendum, certains frais sont plus subtils. « Les acheteurs ont dû diversifier leurs approvisionnements et sans doute payer plus cher qu’ils ne l’auraient fait en d’autres circonstances, car ces achats se font en dehors du cadre des contrats existants ou bien concernent des profils de produits dont les disponibilités mondiales sont plus faibles ». Se sont posées aussi des questions logistiques. « Si vous achetez 20% de stocks supplémentaires, il faut de la place pour les entreposer. Or, d’après une enquête que nous avons réalisée au lendemain du referendum, sur les entrepôts sous douane, les disponibilités étaient à peine suffisantes ». Si la WSTA n’a pas pu évaluer le coût global du Brexit pour le secteur britannique des vins – « puisqu’il faudrait savoir ce qu’on chiffre, une sortie avec ou sans accord » - elle sait d’ores et déjà que son estimation initiale était en-deçà de la réalité. « Tout de suite après le referendum, l’hypothèse qui nous semblait la plus probable, c’est que le prix d’une bouteille de vin augmente de 30 pence [soit environ 35 cents]. Nous l’avons déjà dépassé ». Et les professionnels britanniques ne sont pas encore au bout de leurs peines. En quittant l’UE, ils n’auront plus accès au système informatisé européen portant sur le suivi des mouvements de produits soumis à accises. « Si cela disparaît effectivement au 29 mars, nous devrons le remplacer par un système sur papier et faire effectuer des analyses. Nous en avons estimé le coût à plus de 100 millions de livres, sachant que ce coût sera aussi supporté de l’autre côté de la Manche, par les producteurs. Nous nous aventurerons ainsi en terrain inconnu, cela coûtera très cher et ralentira l’ensemble du processus. Ce sera extrêmement pénible et, de plus, totalement inutile car les vins issus de l’Union européenne ne deviendront pas, du jour au lendemain, inconnus pour les consommateurs britanniques ni un risque pour leur santé ».

 

Les droits de douane sur les vins européens, le gros non-dit

Dans ce contexte d’immense incertitude, la WSTA a dressé une « liste de vœux » sur des thématiques telles que la protection des dénominations d’origine, l’adhésion au Groupe mondial du commerce des vins (WWTG) et un accès aux marchés exempt de droits de douane et de quotas, qu’elle a adressée au gouvernement. « Pour l’heure, nous n’avons reçu aucune réponse sur nos différentes demandes », précise Miles Beale. « En tant qu’ancien fonctionnaire, cela ne m’étonne pas parce que l’alimentation et les boissons sont considérées comme un seul et unique secteur, et il y a du pain sur la planche. Deux réunions sont programmées au cours des quinze prochains jours et j’espère que aurons quelques réponses avant la date butoir ». Certains organismes et pays producteurs, notamment ceux du Nouveau Monde, ont pris les devants et ont signé des accords de continuité des échanges. Pour le directeur de la WSTA, ces accords constituent, « d’une certaine façon une fumisterie. Nous avons toujours dit au gouvernement que ce que nous souhaitons, c’est que rien ne change dans la manière dont nous réalisons nos échanges. Après le Brexit, nous pourrions améliorer ces pratiques, en supprimant par exemple les droits de douane sur les vins néo-zélandais et australiens. Mais quelque 50% des vins commercialisés sur le marché britannique proviennent de l’Union européenne, donc il est quand même important de savoir si des droits de douane seront appliqués au moment où nous quittons l’UE ou pas. C’est bien le problème qui est gros comme une maison mais dont personne ne parle ! Pour notre part, nous recommandons au gouvernement britannique de ne pas appliquer les droits de douane standards* aux vins européens. Si le gouvernement ne veut pas les supprimer, nous voudrions qu’il les suspende au moins pendant un certain temps »

 

Une aubaine pour les pays du Nouveau Monde ?

Quant à savoir si les accords mis en place précipitamment par plusieurs pays du Nouveau Monde vont véritablement favoriser les vins issus de ces pays au détriment de leurs homologues européens, Miles Beale reste plutôt mesuré. « Si nous sortons de l’UE sans accord, je pense que le rythme de basculement de l’Europe vers le Nouveau Monde va légèrement s’accélérer par rapport à ce qui se produit de toute manière. Mais ce transfert ne pourra pas s’opérer du jour au lendemain car les contrats sont déjà en place, les disponibilités sur le marché mondial sont limitées ce qui empêche de réagir rapidement, et les prix pourraient potentiellement augmenter ». Enfin, sur le rôle d’embouteilleur joué par le Royaume-Uni auprès de clients situés pour beaucoup dans les pays du Nouveau Monde, le directeur de la WSTA évoque le flou artistique qui règne actuellement : « Nous n’avons pas relevé de faits concrets, mais beaucoup de témoignages anecdotiques. Certaines grosses entreprises qui réalisent la mise en bouteille à grande échelle au Royaume-Uni, et dont les produits sont ensuite expédiés vers l’Union européenne, s’interrogent sur la pertinence d’avoir une plateforme au Royaume-Uni. Certaines d’entre elles envisagent de déplacer leur plateforme mais, encore une fois, elles attendent de voir quel type de Brexit émerge au final ». Pour Miles Beale, il semble difficile d’imaginer un Brexit dur sans prolongement des délais actuels. « Je ne pense pas que le Royaume-Uni pourrait gérer, soit un Brexit sans accord, soit un accord qui resterait encore à finaliser et devrait entrer en vigueur le 30 mars. Je ne vois pas comment nous pourrions y arriver, et nos discussions avec le gouvernement ne nous rassurent absolument pas ».

 

*Pour rappel, les droits de douane standards de l’OMC sont les suivants : 9,90 euros par hectolitre de vin tranquille en vrac titrant moins de 13% ; 12,10 euros par hectolitre de vin tranquille en vrac titrant entre 13 et 15% ; 13,10 euros par hectolitre de vin tranquille en bouteilles titrant moins de 13% ; 15,40 euros par hectolitre de vin tranquille en bouteilles titrant entre 13% et 15% ; et 32 euros par hectolitre de vin effervescent.  

 

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