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Interview de l’auteur

Cosmobacchus, la BD qui ne fait pas de cadeaux à la biodynamie, aux phytos… et à Bordeaux

Dimanche 17 février 2019 par Alexandre Abellan

Toujours réalisé en bichromie, Cosmobacchus affiche désormais des tons verts. « En référence au vin blanc, mais aussi pour l'aspect pas toujours très positif du jaune, couleur solaire, mais aussi celle du mensonge et de la tromperie » explique Jean-Benoît Meybeck.Toujours réalisé en bichromie, Cosmobacchus affiche désormais des tons verts. « En référence au vin blanc, mais aussi pour l'aspect pas toujours très positif du jaune, couleur solaire, mais aussi celle du mensonge et de la tromperie » explique Jean-Benoît Meybeck. - crédit photo : Éditions Eidola
Intitulé Ahriman*, le deuxième album de la bande dessinée Cosmobacchus (édition Eidola, 88 pages pour 15 euros) suit à la manière d’un documentaire décalé les pérégrinations de Jean-Benoît Meybeck, auteur enquêtant sur les mystères des vins en biodynamie avec un caviste à la personnalité aussi épaisse que ses moustaches (imaginaires, l’original ayant préféré rester anonyme). Après un premier tome axé sur les praticiens de la biodynamie, la suite marque un tournant, comme l’explique le dessinateur. Tout en continuant de se pencher sur les bases mystiques de cette viticulture alternative, l’album tacle le recours aux pesticides de synthèse dans le vignoble conventionnel en général, et bordelais en particulier, quitte à noircir le trait, pour ne pas dire caricaturer. Rapportant un passage éclair au salon Vinexpo, cette BD fait un détour par Listrac-Médoc, pour rencontrer la militante antiphyto Marie-Lys Bibeyran, et par le off de la Renaissance des Appellations, pour échanger avec le vigneron Nicolas Joly. Comme le résume l’album, le tome se place « entre deux feux, la viticulture conventionnelle d’un côté, avec ses produits qui tuent dans la vigne ou qui trafiquent dans les chais et l’anthroposophie d’autre part, qui est discutable d’un point de vue de l’esprit ».

Votre dernier album prend un ton plus virulent. Il n’est plus dans l’amusement concernant l’occultisme de la biodynamie, mais dans l’accusation d’un système.

Jean-Benoît Meybeck : Dans ce deuxième tome, j'ai voulu présenter de cette façon très critique la "viticulture conventionnelle". D'une part pour exprimer mes convictions écologistes, qui sont fortes à la base et que la perte de biodiversité que nous connaissons actuellement confirme. Et d'autre part, pour faire un balancier par rapport à mes attaques, ou interrogations, sur la biodynamie. En attaquant la biodynamie, je ne voulais pas que cela passe pour un blanc-seing donné à une forme plus technologique de viticulture.

 

Après Cash Investigation ou l’UFC que Choisir, pourquoi cibler exclusivement les pratiques phytos conventionnelles de Bordeaux, qui n’est pas la seule région viticole française ?

Bordeaux n'est évidemment pas la seule région viticole française où l'on cultive la vigne de façon "conventionnelle". Mais c'est un symbole fort de ce type de viticulture, c'est un certain esprit et un certain style, la grande bourgeoisie et l’aristocratie auto-désignée de la viticulture française, c'est pourquoi je me suis basé sur cette région.

À la base, Cosmobacchus devait être réalisé en un seul tome, mais face à la masse d'information et la quantité de travail, j'ai décidé de le découper en trois. Le livre en un tome avait été écrit entièrement en 2015-2016, donc avant les reportages d’Élise Lucet. Bien entendu, des éléments nouveaux et mises à jour ont été ajoutés depuis.

 

Ne pensez-vous pas avoir un traitement très tranché du sujet, par vos experts interviewés, avec les bons et les mauvais de manière manichéenne ?

Avant l'enquête, je donnais un certain crédit à la biodynamie que je considérais comme une agriculture naturelle à l'écoute des rythmes de la nature. C'est pourquoi quand j'ai découvert les bases spiritualistes et délirantes (au sens clinique) de cette pratique, j'ai été choqué et je me suis senti comme trompé. L'amusement que je montre dans le premier tome est en fait très moqueur, car je pense que le meilleur moyen de s'attaquer à ce genre de croyance n'est pas l'attaque frontale mais la dérision. Je reste d'ailleurs très étonné qu'on passe si facilement et d'une manière générale, de l'écologie à la spiritualité, alors que l'écologie devrait à mon sens se fier à la science plutôt qu'à l'occultisme pour être crédible et efficace.

C'est un peu le combat de Cosmobacchus : passer de l'écologie new age à l'écologie "rationnelle". Ces derniers temps, j'ai d'ailleurs presque mis un peu d'eau dans mon vin en ce qui concerne les pesticides, qui sont bien entendus nocifs pour l'environnement et les agriculteurs, mais dont les études scientifiques peinent à prouver la nocivité pour le consommateur. Je reste bien entendu extrêmement circonspect à leur sujet.

 

Quels seront les sujets abordés par le troisième tome ?

Le troisième tome de Cosmobacchus s'intéressera spécifiquement à la doctrine anthroposophique. Il y sera bien sûr question de vin, et notamment d'une dégustation de pesticides que j'ai pu réaliser avec le professeur Séralini, mais aussi des liens troubles entre l'anthroposophie, la biodynamie et le régime nazi (le camp d'Auschwitz par exemple était un laboratoire de culture biodynamique). On intéressera aussi à la place qu'occupe l'anthroposophie dans notre société, et les liens entre écologie et spiritualisme new age. Ceci dit, ce tome n'est pas encore écrit de façon définitive. Donc ça peut encore bouger. Ce qui est certain c'est qu'il s'intitulera "Sorat", qui est le troisième démon de l'anthroposophie, l'antéchrist solaire. Il devrait paraître en janvier ou février 2020.

 

* : Selon les textes du fondateur de la biodynamie, Rudolf Steiner, il s’agit d’un archange révolté contre Dieu.

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