LE FIL

Bordeaux supérieur

Le château Reignac dans la cour (d’appel) des grands crus classés

Vendredi 25 mai 2018 par Alexandre Abellan

« Toute cette procédure n'a aucun sens... J'attends ma relaxe avec sérénité » estime Yves Vatelot, ce 23 mai à la Cour d'Appel de Bordeaux.
« Toute cette procédure n'a aucun sens... J'attends ma relaxe avec sérénité » estime Yves Vatelot, ce 23 mai à la Cour d'Appel de Bordeaux. - crédit photo : Alexandre Abellan (Vitisphere)
Guerre des classes. Condamnée en première instance, la propriété en Bordeaux supérieur défend son droit à se comparer aux grands terroirs. Tandis que les grands crus bordelais condamnent un détournement de leurs mentions protégées. Délibéré le 5 juillet.

« Confirmation !» lâche dans un réquisitoire des plus lapidaires l’avocat général, demandant le 23 mars à la cour d’appel de Bordeaux de réitérer les condamnations à l’encontre d’Yves Vatelot, le propriétaire-récoltant du château Reignac (Bordeaux Supérieur). Condamné en juin 2017 à des amendes conséquentes* par le tribunal correctionnel, pour tromperie du consommateur et publicité comparative illicite en revendiquant les qualités d’un grand cru classé, l’ancien industriel a fait appel et plaide la relaxe sur le motif qu’il n’utilise que des avis sur la qualité de ses vins et son sens de l’humour.

« Je ne vois pas comment on peut m’interdire d’utiliser des commentaires d’un journaliste comme Bernard Burtschy, qui juge mon terroir égal à celui d’un premier cru classé. Je ne vois pas en quoi je trompe le consommateur, qui ne peut pas imaginer acheter un grand cru classé à 20 euros » ne démord pas Yves Vatelot, qui trouve la procédure totalement injustifiée.

"Reignac, premier grand cru classé"

À l’origine de toute cette procédure, on trouve une publicité du château Reignac parue les 15 et 16 novembre 2014 dans Le Figaro : « Reignac, premier grand cru classé » suivi d’un astérisque renvoyant à un démenti : « si c’était vrai peu se l’offriraient » (voir ci-dessous). Vue comme une provocation par le conseil des Grands Crus Classés en 1855, le conseil des Vins de Saint-Émilion et de l’Union des Crus Classés de Graves, cette publicité a été signalée à la Direccte en décembre 2014 et a entraîné l’ouverture d’une enquête.

« Ce n’est pas une publicité qui s’inscrit au hasard. Elle vient consolider une démarche commerciale mise en place depuis une dégustation du Grand Jury Européen en 2004 [NDLR : qui a vu le château Reignac supplanter de prestigieux flacons] » assène maître Hélène Poulou, défendant les trois parties civiles. Pour étayer son propos, l’avocate n’a qu’à citer les prospectus et site internet de la propriété qui clament : « château Reignac surclasse les grands crus », « le château Reignac, un grand cru non-classé », « le classement de 1855 bientôt révisé »

Rapport qualité/prix

« La loi de 1921 interdit strictement l’utilisation de quelque manière que ce soit des mentions protégées "crus classés" de tout produit qui n’en aurait pas le droit. Alors que pour ses comparaisons, le château de Reignac se base sur des dégustations à l’aveugle d’un collège de professionnels, qui ne peut pas prétendre à la mise en place d’un classement » tranche le service de la répression des Fraudes, faisant office d’avocat général lors de l’audience.

« Qui veut la peau d’Yves Vatelot ? Reignac agace par les commentaires élogieux qu’il suscite et sa mise en avant de la distorsion de prix des grands vins » rétorque maître François Tosi, défendant le propriétaire et son domaine. « Mais est-ce que la citation d’un article de presse est de nature à créer la confusion quand une bouteille de premier grand cru classé est vendue 500 € ? Quant au trait d’humour de la publicité du Figaro, elle n’affaiblit pas la notoriété des mentions protégées » tranche l’avocat bordelais. Qui souligne qu’un appel du conseil de 1855 à l’annonceur du château Reignac l’a conduit à retirer les deux autres publicités prévues dans le Figaro. « L’affaire aurait dû en rester là, ça ne mérite pas plus d’un euro de dommage et intérêt aux parties civiles » glisse François Tosi, balayant les 100 000 euros demandés (de nouveau) par chaque partie civile.

"Frustration"

« On ressent une certaine frustration d’un château non-classé pour ceux classés. Notre but est de faire cesser une stratégie commerciale illicite qui flirte avec la comparaison malsaine » conclut Hélène Poulou.

Délibéré le 5 juillet.

 

* : À titre personnel, Yves Vatelot a été condamné en première instance à 15 000 € d’amende avec sursis, le domaine écopant de 30 000 € (dont 20 000 € avec sursis), plus 4 000 € de dommages et intérêts pour chacune des trois parties civiles. La condamnation étant assortie d’une obligation de publication du jugement sur le site internet de la propriété.
 

 

L’idée de cette publicité dans le Figaro est venue à Yves Vatelot en s’inspirant d’une réclame « Xavier Niel rachète Air France. Si c’était vrai, France Info vous l’aurait dit ». Assumant la provocation, Yves Vatelot souligne que dès les premières réserves des crus classés, il a modifié la publicité prévue pour les deux numéros suivants.

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Guy Salmona Le 25 mai 2018 à 18:42:13
Il a raison de faire appel Yves Vatelot. Il ne court qu'un risque positif ! Le risque d'adoucir les condamnations pécuniairesou, à défaut, se payer un buzz terrible à assez peu de frais. Bien peu de monde connaissait Reignac avant toute cette histoire...
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