LE FIL

Talons aiguilles et sécateurs

Les femmes ne font plus tourner le vin mais les inégalités demeurent

Jeudi 08 mars 2018 par Marion Sepeau Ivaldi

Les femmes sont de plus en plus nombreuses dans la filière vin, historiquement masculine. Elles ont encore quelques clichés à faire tomber.Les femmes sont de plus en plus nombreuses dans la filière vin, historiquement masculine. Elles ont encore quelques clichés à faire tomber. - crédit photo : Fineas Gavre on Unsplash
A l’occasion du 8 mars, Vitisphere a interrogé des membres de l’association WomenDoWine pour qu’elles partagent leurs vécus de femmes du vin. Si les femmes réussissent dans la filière, elles se confrontent à des clichés.

L’arrivée des femmes dans la filière viticole ne date pas d’hier, les veuves champenoises pourraient en témoigner ! Mais, la généralisation des postes occupés par les femmes est récente. « Cela ne fait que quatre ans que le nombre d’étudiante œnologue est équivalent à celui des étudiants » souligne Audrey Martinez, vigneronne et blogueuse (La Winista). Leur insertion se passe plutôt bien, d'après les différents témoignages recueillis par Vistisphere auprès des adhérentes de WomenDoWine. L’accueil est « bienveillant », « on nous laisse notre chance », « on est écouté », témoignent-elles. Cependant, derrière ce constat positif, il existe une autre généralité : toutes les femmes interrogées ont vécu quelques situations déplacées, frustrantes voire révoltantes. Des « anecdotes », expliquent-elles pudiquement, mais ces expériences sont suffisamment fréquentes pour interroger.

Quand le vigneron est une femme

Le malaise né d’abord d’indécrottables clichés. Le premier d’entre eux est lié à l’inconscient collectif pour qui, la personne qui fait le vin est forcément masculine. Le poids de l’histoire agit sur l’ensemble de la société. Delphine Dupont, vigneronne en Vézelay raconte « J'avais, pendant les vendanges, un oncle qui m'aidait juste à vider le pressoir. Les passants s’adressaient systématiquement à lui pour demander des informations sur la vendange. Il commençait à parler et au bout d'un moment il était bloqué dans ses explications et il leur disait :"en fait la vigneronne, c'est elle " ! Il y a aussi cet autre exemple. Sur les marchés, on me prend souvent pour la simple vendeuse bien qu'il y ait écrit sur mes flyers "vignerons de père en fille » ». Mais, cette croyance en la masculinité du métier de vigneron est le fait unique des hommes. Les femmes aussi réagissent aussi de cette façon. Pour la présidente de WomenDoWine : « Le sexisme peut venir des hommes, mais aussi des femmes. C’est un phénomène complexe qui prend sa source dans une certaine misogynie intégrée et qui est pour certaines femmes un moyen de se sentir du côté des « forts ». Du coup, je pense qu'il ne faut pas juger mais les aider à le comprendre » explique-t-elle.

Le féminin mal placé

D’autres clichés ont la vie dure. C’est notamment le mythe du « vin de femme » qui perdure dans la tête de la clientèle ou qu’une femme ne serait pas assez forte pour assumer les travaux du vignoble et de la cave. Marine Pithon a ainsi souvent été accueillie lors de ses expériences professionnelles au chai par la remarque : « tu ne vas pas pouvoir porter une barrique ». « C’est vrai parce que personne ne les porte ! J’avais seulement envie que l’on me laisse essayer de les rouler » explique Marine Pithon. Dernier cliché : celui du palais féminin. « Dans les nombreuses dégustations auxquelles je participe, j’entends souvent que les femmes ont une sensibilité olfactive et gustative plus fine. Je refuse cette mise en avant. La faculté à déguster est liée à l’éducation sensorielle et culturelle ! » martèle Audrey Martinez.

Trouver la distance

Au-delà des clichés, prendre sa place dans un monde d’hommes est parfois difficile dans le monde du vin. Claire Berticat, qui participe aujourd’hui à l’organisation du concours du Meilleur sommelier du monde qui aura lieu en 2019 en Belgique, a travaillé durant neuf ans en Asie dans l’importation et l’exportation de vin. Et, si l’on sent qu’elle garde un très bon souvenir de cette expérience, qu’elle y a fait ses preuves et a été reconnue pour son travail, elle reste encore très partagée sur son vécu lors des soirées avec ses acheteurs. « Il faut savoir trouver le juste milieu, notamment parce qu’il y a l’alcool. Il faut savoir séduire et charmer son auditoire parce qu’on est dans un contexte de vente, tout en imposant la frontière et la distance suffisantes. Ce qui n’est pas simple avec des chinois fortunés qui boivent à outrance ou avec des Occidentaux qui sortent dans les bars à filles. Je m’y suis retrouvée car c’est souvent dans ces moments de off que se fait le business et se crée des liens. Il y a cette ambivalence à mettre tout œuvre pour affirmer sa crédibilité et assister à des choses que l’on n’a pas forcément envie de voir » raconte-t-elle.

Les discriminations tristement classiques

Ensuite, il y a les discriminations liées au sexe qui ne sont pas le fait de la filière vin mais celui de toute une société. Courtier en vin en beaujolais et mâconnais, Carole Martin raconte qu’au lancement de son activité ses confrères masculins ne se sont pas privés pour expliquer que son statut de femme et de mère serait des entraves à son activité. Claire Berticat s’est vue refuser un emploi au dernier moment du fait de sa maternité. « Mon futur employeur m’a expliqué que je ne pourrai pas assumer mon rôle de mère et voyager dans le cadre de ce travail de commercial export. Il a décidé pour moi ! » fustige-t-elle. Il y a aussi le cas Marine Pithon qui a reçu une fin de non-recevoir pour le poste de journaliste dans un magazine spécialisé vin sous prétexte que celui-ci « n’embauchait pas de femmes ».

Mais la jeune femme explique aussi qu’aujourd’hui, à son poste de conseillère en agroécologie à la chambre d’agriculture de l’Hérault, l’accueil est très bon. Pourtant son travail n’est pas simple : « j’avais un peu d’appréhension à débarquer chez les vignerons pour leur expliquer qu’ils devaient modifier leurs pratiques. Pourtant, j’ai toujours une écoute très bonne de leur part ». Preuve qu’en matière de vécu d’égalité homme/femme, il y a n’y a aucune généralité.

 

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