LE FIL

Agression sexuelle

L'affaire Marc Sibard racontée par l'une de ses victimes

Mercredi 25 octobre 2017 par Alexandre Abellan

« En général, chaque fois que je voyais un homme chauve dans la rue ou dans un resto, j'avais la boule au ventre parce que j'avais peur que ce soit lui » confie Emma Bentley.
« En général, chaque fois que je voyais un homme chauve dans la rue ou dans un resto, j'avais la boule au ventre parce que j'avais peur que ce soit lui » confie Emma Bentley. - crédit photo : DR
Emma Bentley est l'une des victimes de Marc Sibard condamné le 6 juillet dernier. Combattante, la jeune femme a choisi de prendre la parole pour raconter son agression et s'interroger sur l'attitude de son employeur, le groupe Lavinia.

Étudiante à l'ESCP Paris, Emma Bentley a d’abord été stagiaire en juillet 2011 aux Caves Augé (groupe Lavinia), sur la proposition de Marc Sibard, rencontré en dégustation. Elle a rejoint dès août 2011, en CDI, les Vins du Monde (groupe Lavinia), toujours à l'initiative de Marc Sibard. Sans fards, elle revient sur les agressions sexuelles qu’elle a subies et qui l’ont conduit à ouvrir une procédure judiciaire en 2012. Plainte qui s’est jointe à celles de deux autres anciennes employées, ouvrant un procès de cinq années. Ayant tout juste fêté ses 30 ans, Emma Bentley se dit apaisée qu’il n’y ait pas eu d’appel.

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Quand avez-vous cessé de voir Marc Sibard comme votre maître de stage, mais comme une menace ?

Emma Bentley : Pendant mon stage, Marc Sibard ne buvait pas d'alcool à cause d'une suspension de son permis de conduire. Son comportement était, globalement, correct… À part quelques petites choses. Dès mon premier jour, il m'a demandé de rester tard le soir, de l’aider à finir une tâche, d’aller au bar pour prendre une bière… Il m'a fait plusieurs commentaires sur mon physique, ma façon de m'habiller… Toujours en disant d'être plus sexy, plus féminine… De porter des talons, des jupes, de détacher mes cheveux. Il demandait souvent des massages aux épaules. Je les ai faits.

Il était interdit de changer la position des fenêtres ouvertes sur son ordinateur. C'était le seul ordi, donc on l'utilisait tous. Mais il partait en colère si tu réduisais ne serait-ce qu'une fenêtre. Une fois, j'ai fermé une fenêtre, et un site de porno était ouvert.

Pour conclure mon rapport de stage, il m'a invité chez lui. Le bureau est petit, c'était le mois d'août, il faisait très chaud et son jardin semblait très attirant ! En arrivant, il est monté prendre une douche parce qu'il faisait chaud, avant de redescendre juste vêtu d'une serviette de bain. Il m'a proposé d'y aller moi aussi. J'ai refusé… C'était un comportement étrange, sans rien de méchant a priori.

C’est le 6 août 2012 que j'ai compris qu'il était devenu une menace. Pendant une soirée chez lui, je me suis endormi. Quand je me suis réveillée, il avait dégrafé mon soutien-gorge et était en train de lécher mon sexe à travers ma culotte. Comment dire… Avant, je me disais que les hommes français sont comme ça, qu’ils essaient, ils te draguent… Mais j'avais toujours eu la (fausse) opinion que je pourrais lui dire non. Je pensais que ce n’étaient que des paroles, et pas des actions.

 

Avez-vous eu connaissance d’histoires qui appuieraient la thèse que « tout le monde savait mais personne ne disait rien » ?

Au sein des Vins Du Monde j'étais l'assistante d'un directeur qui connaissait très bien la réputation de Marc Sibard. J'étais la seule à être l’objet de ses attentions. Une fois, devant tout le monde, il a dit au directeur : « je n'aurais jamais embauché cette collègue, elle est trop moche. Regarde ma belle anglaise. » J'aurai voulu mourir !

D'ailleurs, Marc Sibard commençait à mettre sa main sur mes fesses et toucher mes hanches. Il le faisait de manière délibérée, mais sans violence, devant les vignerons présents à sa dégustation aux Caves Augé. Évidemment, je le repoussais ! Une fois, quand je ne voulais pas aller à une dégustation aux Caves Augé, mon directeur m'a engueulé, en me disant que je devais y aller. J'y suis allée, mais je n'ai toujours pas compris sa réaction et son insistance.

Ma première agression a eu lieu au printemps 2012, lors d'un salon en Champagne. Nous étions trois : Marc Sibard, une employée de Lavinia et moi. Je devais y aller parce qu'il voulait être capable de boire, et elle avait peur de conduire la nuit. Alors que j'étais dans ma salle de bains à l’hôtel, il est entré dans ma chambre. Nu. Il s'est installé sur le lit, et il m’a demandé de lui masser les épaules. Je lui ai dit qu'il faisait n'importe quoi, qu’il était hors de question que l’on dorme ensemble et il est parti. Sur le moment, je n'ai pas considéré que c’était une agression, mais c'en était une.

Le pire, c'est que, le lendemain matin, l’employée de Lavinia a parlé au PDG et lui a dit que, selon elle, j'avais dû coucher avec Marc Sibard. Et quand je rentre aux Vins Du Monde le lendemain, le directeur me demande, devant tous les autres, si j'avais dormi avec lui. J'ai protesté ! Les choses ont empiré quand le directeur de Vins Du Monde est parti, en mai 2012. On s'est retrouvés sans direction pendant plusieurs mois.

 

Votre employeur, le groupe Lavinia, a-t-il su vous entendre ? Vous protéger ?

Quand je suis allée voir le directeur de Lavinia en 2012, il m'a dit qu'il y avait eu « un défilé de filles » avant moi dans son bureau qui lui ont raconté la même chose.Le PDG du groupe a ensuite nié m'avoir dit cela. Ils se couvrent et se protègent. Je crois qu'ils considéraient Marc comme le bijou dans la couronne de Lavinia…

 

Alors pourquoi ne pas porter plainte contre Lavinia ?

C'est une entreprise avec des moyens pour prendre des bons avocats, se défendre, etc… Je n'avais pas de moyens et en plus, il fallait que Marc Sibard soit condamné pour ce qu'il a fait. Sinon il y aurait eu deux batailles : prouver l'agression et prouver que l'employeur est en faute… Tous les employeurs ont une responsabilité de protéger ses employés. Mais Lavinia n'a jamais fait (même en interne à ma connaissance) une enquête pour comprendre et mettre en place des restrictions viables, afin de protéger les assistantes et stagiaires aux Caves Augé. Pourtant deux assistantes de Marc Sibard ont demandé une rupture conventionnelle en 2008 puis en 2013 et une procédure est en cours aux prud'hommes.

Ce qu'ils ont mis en place pour moi n'était pas durable. J’étais exemptée de répondre au téléphone quand je voyais le numéro des Caves Augé. Et le mercredi je restais à la maison, parce que Marc SIbard venaient dans les bureaux de Vins du Monde pour déguster des échantillons… Mais, quoi, je dois me cacher ? Lui, il continue de faire sa vie, son bravado, comme si de rien n'était, et je dois rester à la maison ?

 

Comment avez-vous vécu les cinq années de procédures avant le procès et le jugement ?

Les cinq dernières années ont été difficiles. Pendant le procès, tu vis dans un état d'angoisse. Nous avons eu trois juges d'instructions différents et une sous-enquête pour le harcèlement. Je ne me souviens plus combien de rendez-vous j'ai eu... Mais beaucoup. Ils peuvent t'envoyer la convocation à n'importe quel moment. Il n'y a pas seulement la journée d'absence du travail, mais quasiment toute une semaine pour te préparer psychologiquement.

D'ailleurs, j'ai été harcelée. Par des appels téléphoniques anonymes ou lors de dégustations professionnelles par des personnes que je connaissais à peine (un groupe de vignerons et de restaurateurs). Le monde du vin à Paris est petit. Je croisais Marc Sibard de temps en temps. Sans incident, sauf une fois à La Dive Bouteille, où il m'a fait un geste avec sa main pour me flinguer.

La condamnation m'a beaucoup aidé. Que ça soit reconnu, que les juges nous aient crus. Et le fait que son comportement inacceptable soit mis noir sur blanc, c'est très important. Si le résultat avait été différent, je ne sais pas ce que j'aurais fait…

 

Pensez-vous que ses agressions étaient le fait d'un agresseur isolé ou le signe d'un comportement plus généralisé dans la filière vin ?

Marc Sibard n'est pas le seul. Il n'est pas le premier et ne sera certainement pas le dernier. Même si son comportement était exacerbé par l'alcool, ce n'est pas le problème. Pour moi, il s'agit d'un homme puissant, imposant, avec de l'influence dans le métier. Il choisissait ses employées pour leurs attributs physiques et il exploitait leur vulnérabilité. On sait très bien qu'il existe des types comme DSK et Harvey Weinstein. Marc Sibard en fait partie. Ils pensent qu'ils peuvent tout faire. D'autres cavistes/producteurs, peut-être, mais j'espère qu'ils se rendront compte et changeront leur comportement avant qu'un tribunal n'ait à statuer.

Charlotte Servant : « Je ne suis pas sûre que la direction ait eu d’autres alternatives… »

« Je me réjouis qu’il ait été condamné. Les faits sont inacceptables, inadmissibles ! » pose Charlotte Servant, qui a pris la présidence effective du groupe Lavinia en juin dernier, découvrant l’ampleur de l’affaire Marc Sibard lorsqu’elle a éclaté. Dès le lendemain de sa condamnation, le 6 juillet, sans attendre de savoir s’il faisait appel ou pas, Charlotte Servant explique avoir convoqué Marc Sibard pour le mettre immédiatement à pied et déclencher une procédure de licenciement pour faute grave. Afin « qu’il ne remette plus jamais les pieds dans l’entreprise, tout en assurant de la sécurité des employés et de l’entreprise » souligne-t-elle. Ayant depuis reçu individuellement ses employés, elle est soulagée qu’il n’y ait pas d’autres cas similaires aux trois victimes ayant attaqué en justice Marc Sibard.

Concernant les manquements des précédentes directions, Charlotte Servant nuance le ressenti d’Emma Bentley, avec un réalisme tout entrepreneurial : « nous sommes en France et pas aux États-Unis. On ne peut pas licencier sans preuves. Sinon cela aurait été un licenciement sans causes réelles et sérieuses. Et faute d’éléments, il aurait gagné devant les prudhommes. Il serait devenu une victime. » Si des mesures ont été prises (notamment la démission de Marc Sibard de son mandat social), Charlotte Servant reconnaît que les aménagements proposés aux employées ont pu ne pas être satisfaisants.

« C’est douloureux à dire, mais je ne suis pas sûre que la direction ait eu d’autres alternatives… Dans le cadre du droit du travail, ils avaient deux sons de cloche, une parole contre une autre, et ne pouvaient trancher » avance-t-elle, rapportant que Marc Sibard nie toujours les faits, avec véhémence. Officiellement licencié depuis août de Lavinia, il pourrait d’ailleurs encore porter l’affaire devant le conseil des prud’hommes. Contacté, son cabinet d’avocat n’a pas donné suite aux sollicitations de Vitisphere.

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