ans le Nordeste du Brésil, région semi-désertique et proche de l’équateur, chaque jour ressemble à la veille. Le soleil écrasant se lève et se couche toujours aux mêmes heures. L’hiver est chaud, et l’été très chaud. Les pluies sont rares – mais parfois diluviennes –, et n’apportent que 300 à 350 mm d’eau par an, juste de quoi faire pousser des arbustes épineux. Heureusement, le fleuve Sao Francisco irrigue des plantations qui, dès lors, produisent des fruits toute l’année : mangue, pêches, pastèques, bananes, ananas, noix de coco, raisin de table et, depuis peu, de cuve.
« On a commencé à produire du vin dans les années 1980, afin de valoriser les raisins invendables en frais », relate Julio Cesar Kunz, vice-président national de l’Association brésilienne des sommeliers. Les résultats n’étant pas satisfaisants, les viticulteurs ont planté des variétés de cuve, en les cultivant d’une manière inimaginable en France. Chez Tropical Vitivinicola, dans la région de Petrolina, Rodrigo Fabian, œnologue, nous montre une parcelle de cabernet sauvignon de 1984 qui a connu plus de cent vendanges ! « On peut faire deux cycles et demi par an avec les cépages rouges et trois avec les blancs, qui mûrissent plus vite », explique-t-il.
En l’absence d’hiver qui fait tomber les feuilles, les vignerons brésiliens contraignent la vigne à suivre des cycles de végétation et de repos. Ils créent un printemps fictif en ouvrant l’irrigation, ce qui provoque le débourrement. Après la vendange, ils coupent l’eau et pulvérisent de l’éthéphon sur les vignes, ce qui provoque la chute des feuilles, après quoi ils taillent et relancent un cycle. Le visiteur s’étonne ainsi de découvrir, dans des parcelles mitoyennes, des ceps à tous les stades : débourrement, vendange, taille. Chaque jour de l’année, le vignoble semble une marqueterie de différentes couleurs, du vert tendre au marron. Pas de saison, donc pas de saisonniers mais des employés permanents qui peuvent tailler et vendanger la même journée, dans des parcelles voisines. Et un pressoir minuscule, car utilisé toute l’année.
À 60 km à l’ouest de Petrolina, dans l’état du Pernambouc, le domaine Terranova récolte 4 000 t de raisin par an sur ses 130 ha. Il emploie 120 personnes, 40 à la vinification et 80 au vignoble. Eloisa Teixeira, l’œnologue, détaille l’organisation : « Nos 130 ha sont divisés en blocs. Du débourrement à la vendange, il faut compter quatre mois. Pour les raisins de table, on relance un cycle aussitôt après la récolte, si bien qu’on récolte trois fois par an. Pour les raisins de cuve, on laisse passer deux mois après les vendanges avant de pulvériser de l’éthéphon et de tailler. La vigne commence à repousser 4 jours après la taille. Elle fleurit 30 jours plus tard et on vendange entre 90 et 150 jours après la taille selon les cépages et la maturité recherchée. C’est ainsi qu’on fait 2,5 à 3 récoltes par an »
« Dans les pays tropicaux, la vigne ne perd pas ses feuilles, rappelle Laurent Torregrosa, professeur de biologie végétale à l’Agro de Montpellier. Il faut les faire chuter, ce que l’on fait en pulvérisant de l’éthéphon. Ensuite, si la température ne descend pas en dessous de + 10 °C pendant quelques jours, la dormance des bourgeons n’est pas levée et le débourrement est hétérogène et incomplet. On peut lever cette dormance et synchroniser le débourrement en pulvérisant du Dormex après la taille. » Mais autant les Brésiliens parlent ouvertement de l’application d’éthéphon, autant ils sont discrets sur celle de Dormex. « Avec cette hormone, la plante comprend qu’il faut se réveiller », consent-on à nous dire chez Rio Sol, domaine basé à Lagoa Grande, qui produit 2,5 millions de cols par an – essentiellement des cuves closes – sur ses 120 ha.
Cependant, un domaine bio de Sao Francisco n’utilise aucun de ces produits. Il dit ne jouer que sur l’irrigation, ce qui est possible car il ne pleut quasiment jamais à Petrolina.
Autour de la ville voisine de Timbauba, 530 ha de vigne et 470 ha de cocotiers alimentent une énorme usine d’embouteillage de jus de fruits et, depuis 2023, un atelier de sparkling. Cette année-là, Timbauba a lancé un « vinho frisante natural rosé suave » à 7° vol. d’alcool, sa première boisson alcoolisée. Obtenu à partir de cépage moscato récolté entre 500 à 600 q/ha en deux vendanges, ce mousseux est conditionné dans des cannettes en aluminium de 269 ml et vendu sous la marque Lumi.
Son concurrent Tropical Vitivinicola propose un produit quasi identique sous la marque Rio Valley. Ces rosés pétillants plaisent. « Pour les fêtes de la Saint-Jean qui rassemblent de 60 000 à 80 000 personnes à Petrolina, nous avons vendu 30 000 canettes de Rio Valley », affirme Rodrigo Fabian. La canette est un format pratique et populaire auquel les Brésiliens, plus amateurs de bière (54 l/an) que de vin (2 l/an), sont habitués. Aussi, il leur semble tout à fait normal d’acheter un vin rosé sans en voir la couleur.
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, ces vins dits « tropicaux » n’affichent nul goût de banane ou de fruit exotique, ni aucune exubérance dans leur présentation. Les saveurs sont sages, les étiquettes aussi. « Tropical » qualifie la conduite de la vigne en zone désertique, son irrigation sélective, ses deux à trois vendanges annuelles et ses rendements colossaux – jusqu’à 1 000 q/an pour les jus de raisin. Sans traditions viticoles ni administration contraignante comme en Europe, le Brésil crée des méthodes et des stratégies pour cultiver la vigne, loin de son berceau d’origine.
Dans ces domaines de plusieurs centaines d’hectares, l’expression « industrie du vin » est d’autant plus juste que « le marketing décide quel raisin il faut produire et quand, selon la demande, précise Eloisa Teixeira, œnologue du domaine Terranova, près de Petrolina. Par exemple, il nous faut des bulles en fin d’année ». Cette production de raisin en continu permet aux touristes de se photographier dans les vignes avec des grappes dans les mains tout au long de l’année.


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