’est un container de 10 000 cols qui va partir ce mois de mars vers New Delhi. Parmi eux, des vins des Châteaux Suau et de Langalerie, deux propriétés bordelaises détenues par le groupe argentin Alejandro Bulgheroni Family Vineyards, la première en appellation Cadillac Côtes de Bordeaux, la seconde en Côtes de Bordeaux. Des vins végan et bio. Une plus-value en Inde dont 40 % des habitants sont végétariens. Pour ces deux châteaux, dont la production est exportée à 70 %, notamment en Asie et en Amérique du Nord, c’est une première.
Dans le container également, des bordeaux rouges d’entrée de gamme élaborés par Blends – la société de négoce du groupe – tout spécialement pour un importateur indien rencontré en 2024 sur le salon Vinexpo India Mumbai. « J’étais le seul domaine bordelais à exposer sur ce salon. J’aime aller là où personne ne va », indique Nicolas Le Puil, responsable export Asie et Canada. Rebelote en 2025, à ProWein Mumbai. Cette fois, trois autres châteaux bordelais sont présents.
Au cours de ces deux salons, Nicolas Le Puil a pu observer l’intérêt des visiteurs pour le vin. « Nous avons reçu des jeunes, des étudiants en sommellerie, des employés dans l’hôtellerie. Ils savent déguster. Ils aiment les bulles, les liquoreux, les moelleux, les rouges fruités et légers », indique-t-il. Pendant un an et demi, il négocie avec un importateur qui s’est rendu en août dernier au Château Suau, à Capian. Des discussions ardues compte tenu des taxes prohibitives pour exporter en Inde.
Pour l’heure, c’est la seule touche concrète que Nicolas Le Puil a faite à la suite de ces deux salons. « Les taxes douanières sont énormes. En outre, l’Inde est un marché de bière et de whisky. Il faut l’amener au vin », soutient-il.
L’accord de libre-échange signé en janvier dernier changera-t-il la donne ? Patience ! « Cela devrait vraiment décoller d’ici deux ans », pronostique Nicolas Le Puil, content de s’être introduit parmi les premiers sur ce marché et bien décidé à profiter de cet avantage.
Aux Vignobles Jean Médeville à Cadillac, en Gironde, Coralie Lasserre, responsable commerciale, est persuadée qu’il y a tout à faire en Inde et que le potentiel est énorme. En août 2025, Hélène Natarajan, née en France de parents indiens, gérante de R. Prestige, un garage auto, passionnée de vins, débarque au Château Fayau, l’une des propriétés des Vignobles Médeville, 40 ha en appellation Cadillac Côtes de Bordeaux. Elle projette de créer un réseau de caves à vin en Inde et a fondé la société Vignasia dans ce but. Elle déguste les vins de Château Fayau, et ça « matche » : la gamme lui plaît.
Le premier de ses magasins pourrait être implanté à Pondichéry, un ancien comptoir colonial français. Objectif ? Faire découvrir des vins premium, uniquement français, à des Indiens aisés lors de wine diners et de dégustations avec des charcuteries et des fromages français.
Hélène Natarajan entend « être une passerelle » en accompagnant les opérateurs français sur ce marché. « En Inde, le vin est un symbole de réussite sociale, de luxe, de sophistication, explique-t-elle. La clientèle féminine se développe, demandeuse de rosé et de vin liquoreux. Il y a aussi un léger intérêt pour les pétillants. »
Mais le marché est compliqué dans ce pays fédéral composé de 29 États. « Chaque État définit en effet ses taxes et droits d’accise, indique Hélène Natarajan. Les producteurs souhaitant entrer sur le marché indien doivent être informés des règles nationales et locales. » On comprend dès lors la nécessité d’être accompagné d’interlocuteurs compétents.
À Limoux, dans l’Aude, la coopérative Anne de Joyeuse en a trouvé un, l’importateur Rad Elan Distributors. Depuis douze ans, elle est présente dans toute l’Inde. « Nous avons un très bon contact avec notre importateur qui place nos vins, notamment, dans l’hôtellerie haut de gamme, explique Éric Soulard. Nos ventes – des vins de cépage sous la marque Camas – sont passées de 15 000 cols par an à 100 000 cols l’an dernier. » Pour ce marché, la coop a concocté une étiquette spécifique sur laquelle une fleur d’orchidée voisine la tour Eiffel. Après l’accord qui vient d’être signé, Éric Soulard espère « gagner en simplification administrative ».
Alexander Van Beek, directeur général de Château Giscours, grand cru classé de Margaux en 1855, croit lui aussi aux opportunités d’un pays qu’il connaît bien et qu’il aime. « En 2025, j’y suis allé à trois reprises, relate-t-il. Les Indiens adorent la vie, la fête. Ils sont très malins. Pour eux, tout est possible. Ils ont soif de travail. Cela apporte de l’énergie positive. Les investissements en infrastructures sont énormes, ce qui va faciliter la logistique. »
Reste à développer la consommation de vins. « Les Indiens consomment de l’alcool, souligne Alexander Van Beek. Dans chaque village, il y a un wine shop où l’on vend du whisky et de la bière, mais pas de vin. Mais les Indiens ont de la curiosité pour des vins jeunes, légers et sur le fruit, qui s’accordent bien avec le curry. » Un nouveau marché à conquérir.
Finalisé le 27 janvier, l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et l’Inde ouvre les portes du pays le plus peuplé de la planète aux vins de l’Union européenne. Les droits de douane actuels de 150 %, les plus élevés au monde, seront divisés par 5 en sept ans pour tomber à 20 % pour les vins coûtant plus de 10 € la bouteille, 30 % pour ceux entre 2,5 et 10 € et 40 % pour les spiritueux. Ce traité doit encore obtenir l’aval du Conseil et du Parlement européens pour entrer en vigueur. Une procédure qui devrait durer un an.


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