l n’est pas fréquent qu’un conseil d’administration s’exprime, surtout pour critique l’une des composantes du propre groupe qu’il pilote. Mais les tensions animant le groupe Castel sont tout sauf habituelles, divisant son directeur général, l’avocat fiscaliste Gregory Clerc, et ses actionnaires, la famille du fondateur Pierre Castel,autour de trois entités (les vignobles et négoces de Castel-Vins, les bières et boissons gazeuses de Castel Afrique, ainsi que l’agroalimentaire de Somdia). Ce jeudi 23 janvier, un communiqué du conseil d’administration de DF Holding, la holding opérationnelle du groupe Castel basée au Luxembourg, déclare son opposition à « tous propos ou allégations visant à mettre en cause le fonctionnement du Conseil en tant que collège indépendant ou la vision et les qualités de Gregory Clerc ».
Ne pas être grand Clerc
Voulant corriger une « série de contre-vérités » qualifiées de « choquantes et nuisibles à la réputation de l’entreprise », cette publication nie « toute affirmation mettant en cause l’indépendance du collège » vis-à-vis de Gregory Clerc comme ses membres « ont été nommés administrateurs avant l’entrée en fonctions » de ce dernier comme directeur général du groupe et administrateur de la holding. L’avocat fiscaliste y est remercié pour son « très haut niveau des qualités managériales, comme en témoignent les retours réguliers et concordants du comité de direction de Castel Afrique ». Ce communiqué réfute également tout pilotage exclusivement financier du groupe (évoquant des « investissements significatifs visant la modernisation des outils industriels, le renforcement des capacités de production »), rejette l’idée que Gregory Clerc voudrait s’approprier le groupe Castel (« le conseil rappelle au demeurant à toutes fins utiles qu’une telle opération est juridiquement impossible »), précise qu’il détient 31 mandats d’administrateur quand son prédécesseur en disposait de 56 (ce dernier « n’était pas non plus un ayant-droit familial ») et critique les prises de parole de Castel Vins sur des sujets fiscaux, le redressement à 1 milliard € par Bercy révélé par Challenges fin 2025 et désormais repris en dépêche AFP.
« Le conseil regrette qu’une de ses filiales, Castel Vins, communique sur des sujets fiscaux qui revêtent un caractère strictement confidentiel et relèvent de sa seule maison mère. Il se réserve toute possibilité quant aux suites à donner à ces manquements » prévient le communiqué, sans préciser les leviers actionnables, ajoutant que « le conseil d’administration de DF Holding SA regrette solennellement ces agissements dommageables, alors même que l’énergie de notre Groupe de 45'000 salariés devrait être tout entière engagée dans sa pérennité et son développement, et ce conformément à la vision de Pierre Castel. »
Des critiques balayées par Alain Castel, le directeur de Castel Vins, qui précise à Vitisphere rester droit dans ses bottes. « Notre responsabilité, c’est de permettre aux équipes de travailler sereinement dans leurs missions au quotidien au service du consommateur » pose-t-il. Sur le milliard € de redressement demandé par le fisc, Alain Castel ne confirme qu’un chose : « c’est de l’avoir également lu dans la presse. Ce montant n’est qu’une hypothèse non confirmée, et reflète souvent un amalgame des médias. » Indiquant recevoir « de nombreux messages de soutien direct des brasseries en Afrique qui font état de l’absence avérée d’investissement » maintient le diagnostic d’« un défaut de vision et un réel manque d’expérience du pilotage et du management d’un groupe international comme le groupe Castel ».
Au sujet des 31 mandats de Gregory Clerc, Alain Castel souligne « qu’une partie de ces mandats lui avait initialement été confiée afin de représenter les intérêts personnels de Romy Castel [NDLR : fille de Pierre Castel, dont Alain Castel est un neveu], avant qu’il soit nommé directeur général. Cette mission n’est aujourd’hui plus d’actualité. L'utilisation de ces mandats à d'autres fins que celle prévue initialement, et dans les faits, pour s'imposer dans tous les organes de décisions du groupe Castel, n'est pas en phase avec l'attitude et les valeurs d'un directeur général, telles que normalement attendues, et notamment par la famille Castel. » En ayant le pouvoir « de nommer ou révoquer les membres des différents conseils d’administrations », Gregory Clerc prend le contrôle du groupe Castel pour Alain Castel : « la composition des conseils d’administration est factuellement soumise à son bon vouloir ».
Le directeur de Castel Vins appuie la remise en cause de la légitimité de Gregory Clerc sur le vote de défiance inabouti de la société de gestion des investissements du groupe Castel, Investment Beverage Business Management (IBBM, une holding du groupe Castel et de DF Holding), ce jeudi 8 janvier en assemblée générale à Singapour*. « Avec 97% de votes exprimés en faveur de sa révocation par les actionnaires d’IBBM, la dignité voudrait que Gregory Clerc quitte de lui-même son poste ! » s’exclame Alain Castel, pour qui « lorsqu’un dirigeant est désavoué par une telle majorité de ses actionnaires, la question n’est pas s’il doit partir, mais quand et comment les procédures arrivent à leur terme. Nous vivons actuellement une anomalie de gouvernance. » Un conflit qu’observent de loin les opérateurs de la filière vin, où Castel reste un poids-lourd (23 propriétés, 6 négociants et 3 metteurs en marché).
* : Le 8 janvier IBBM indiquait dans un communiqué défendre son application de la "Monetary Authority of Singapore" et les « volontés réitérées par le fondateur [Pierre Castel] depuis des décennies, le contrôle ultime du groupe Castel appartient non pas à IBBM ou à des personnes physiques, mais à des trustees professionnels et indépendants, garants de la bonne gouvernance du groupe. Les personnes physiques qui se sont exprimées dans la presse sur la gouvernance d’IBBM et du groupe ne représentent en rien ces trustees. »



