e sont deux très vieilles parcelles, l'une de merlot, l'autre de cabernet sauvignon, qui n'ont pas dit leur dernier mot. Cette année, Juliette Bergeon, adjointe au directeur du vignoble du Château Pichon Baron, un grand cru classé de Pauillac de 87ha, a réussi à redresser leur rendement en les taillant de manière à remplumer les rangs, suivant les conseils de Jessica Lécuyer-Dupey, fondatrice de Terre Amany, société de formation et de conseil en taille et en agroécologie.
«Ces parcelles ont plus de 30% de manquants, détaille la viticultrice. Elles appartenaient originellement à plusieurs propriétaires. La complantation n'y est pas envisageable car les rangs ne sont pas droits. Certains démarrent avec un écartement de 1m et finissent à 80cm, d'autres sont courbes. Le travail du sol y est très compliqué. On ne veut pas ajouter de complications supplémentaires avec la complantation.»
Mais malgré leur âge, ces vignes restent vigoureuses, «plus ou moins productives», et donnent des vins intéressants. D'où l'idée de les retaper afin de «leur redonner plus de surface foliaire».

Avant la taille

Après la taille (photos Château Pichon Baron)
Outre le fait qu'il manque à ces vignes beaucoup de plants, un autre problème se pose. Dans ces deux parcelles taillées en guyot double ou simple selon les pieds, les bras des ceps se sont tellement allongés qu'ils se sont dénudés en leur centre. En saison, de nombreuses fenêtres sans feuillage viennent donc pénaliser le rendement. La nouvelle taille, abordée il y a deux ans et réellement mise en pratique l'an dernier, vise à combler ces trous en allongeant les extrémités des ceps et en conservant les pampres qui peuvent naître sur les vieux bras, pour en faire des cots, au lieu de les supprimer comme c'était la consigne jusqu'alors. Ces deux parcelles se peuplent ainsi de ceps taillés à la fois en cordon et en guyot.
«Nous sommes en taille guyot médocaine, explique Juliette Bergeon. Nous taillons les baguettes entre trois et quatre yeux francs, nous en gardons exceptionnellement jusqu'à cinq sur les plants très vigoureux. Pour allonger les plants, nous conservons la baguette de l'année précédente et nous faisons une nouvelle baguette avec le dernier sarment de l'ancienne. Selon la vigueur, nous ajoutons aux ceps un à deux coursons par an, soit deux à quatre yeux, que ce soit par allongement ou en partant de pampres qui ont poussé sur les bras. Et nous veillons à espacer les cots d'environ 20cm les uns des autres, afin de limiter l'entassement des raisins.»
Dès la première année de ce traitement, les rendements ont bondi, sans que ces deux parcelles aient bénéficié d'une fertilisation ou d'une protection phytosanitaire renforcées. La viticultrice annonce une récolte de près de 50hl/ha en 2025, alors que les rendements plafonnaient jusqu'ici autour de 35hl/ha. «Ça a très bien fonctionné sur les deux cépages», ajoute-t-elle. Un résultat qui a nécessité quelques investissements, dont l'essentiel a consisté à former les ouvriers à la taille en cordon ?taille à laquelle le Château Pichon Baron a également converti 5ha de vignes sensibles au gel? et aux nouvelles règles d'épamprage des souches. «Nous avons formé douze tailleurs, explique Juliette Bergeon. La difficulté c'était de changer la façon de tailler et de conduire des ceps. Mais une fois qu'elle est acquise, la taille en cordon est plutôt facile à appliquer. Et désormais, il faut faire un gros travail d'épamprage raisonné.»
Cet hiver, le château va continuer à combler les trous de feuillage au long des rangs. Les tailleurs vont devoir poser des tuteurs afin de soutenir les bras les plus longs. Pour le reste, ils suivront les mêmes consignes que l'an dernier.
Malgré les bons résultats qu'elle a obtenus, Juliette Bergeon n'entend pas appliquer sa méthode à d'autres vieilles parcelles. En effet, certaines ne sont pas assez vigoureuses pour l'envisager. Et, surtout, «On se heurte assez vite à un souci réglementaire, explique-t-elle. En allongeant les ceps, nous sommes amenés à déroger au cahier des charges de l'appellation Pauillac, qui fixe à douze le nombre maximum d'yeux francs par pied. Nous sommes donc réticents à faire plus qu'une petite surface à titre d'essai. Nous restons à un stade expérimental.» À l'heure où les appellations veulent s'autoriser plus de souplesse, voilà un sujet qui mérite d'être abordé rapidement. Car il y a là de quoi retaper à moindres frais de vieilles vignes méritantes.
Jessica Lécuyer-Dupey, à la tête de Terre Amany, société de conseil et de formation à la taille explique : « Deux options sont envisageables dans les parcelles qui présentent beaucoup de manquants : l’arrachage, avec ses coûts directs etindirects -du fait de la perte de production-, ou l’optimisation de la surface foliaire, en rallongeant les ceps, combinée parfois à une complantation ciblée. Cette seconde option est plus rapide et plus économique.» «À l’échelon de la parcelle, chaque centimètre non occupé constitue un facteur de perte de rendement, particulièrement lors des années climatiques extrêmes. L’objectif idéal doit être clair : zéro vide, zéro discontinuité tout au long des rangs. Lavigne étant une liane, lorsqu’un trou apparaît dans le feuillage, on peut recréer une zone productive en allongeant progressivement les pieds voisins. Lorsqu’un bras s’est trop allongé, on peut laisser des pampres sur le dessus, ou replier un bois en sens inverse pour obtenir du feuillage. Cessolutions sont simples à mettre en œuvre, et peucoûteuses.»


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