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"Elle a pris la prime d'arrachage sans m'avertir. Elle a pompé le fric direct", des vignerons sous la pression des banques 
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Endettement
"Elle a pris la prime d'arrachage sans m'avertir. Elle a pompé le fric direct", des vignerons sous la pression des banques 

Croulant sous les dettes, des viticulteurs bordelais témoignent du harcèlement qu’ils subissent de la part de leur banque, pressée de récupérer sa mise.
Par Colette Goinère Le 24 novembre 2025
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Des vignerons endettés témoignent de la pression qu'ils subissent de la part de leur banque - crédit photo : Jean-Luc Ichard/Adobestock
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xit les menaces, les coups de fil et les e-mails à répétition. Vincent*, 45 ans, à la tête de 26 ha en AOC Castillon Côtes de Bordeaux, 95 % écoulés au négoce, pousse un « ouf ! » de soulagement : depuis octobre dernier, son exploitation est placée sous mandat ad hoc, une procédure dans laquelle un mandataire essaie de trouver un accord avec ses créanciers. « Le Crédit Agricole ne va plus me harceler », lâche-t-il.

Son endettement est de 400 000 €. C’est en 2024 que les relations tournent au vinaigre avec la banque. Vincent sollicite un prêt (un de plus) pour combler sa trésorerie. La banque lui propose 200 000 € sur douze ans mais exige des cautions. Refus du viticulteur. Alors la banque lui demande ce qu’il a à vendre, histoire d’alléger sa dette et de réduire le montant du prêt. « J’ai eu droit à un interrogatoire serré. Je devais faire un effort, en me séparant le plus vite possible d’un petit bâtiment qui me servait de stockage. Pendant quatre mois, la banque m’a appelé sans cesse pour savoir où en était la vente. Je l’ai finalement vendu 75 000 €… aussitôt récupérés par la banque. »

Pratiques choquantes

À cette pression, se sont ajoutées des pratiques qui ont choqué le viticulteur. En septembre dernier, un négociant lui verse 39 000 € issus de la vente du millésime 2024. « J’ai pu payer certains fournisseurs, puis la banque m’a pris les 10 000 € qui restaient sans rien me dire », lâche-t-il, amer.

La Vigne a informé le Crédit Agricole Aquitaine de ces pratiques. Par e-mail, le service communication nous a répondu que la banque « réaffirme son rôle d’accompagnateur des viticulteurs en difficulté. Notre priorité est de rechercher des solutions adaptées pour préserver les exploitations […] Nous condamnons toute forme de pression excessive, et veillons à ce que nos équipes agissent dans le respect des personnes et des règles professionnelles ».

Sur le terrain, c’est une autre affaire. Antoine*, 41 ans, 30 ha et 800 000 € d’encours au Crédit Agricole, garde en mémoire ce soir de mai dernier, lorsqu’il consulte son relevé de compte. Mauvaise surprise : la banque avait déjà prélevé les 30 000 € de prime d’arrachage qu’il avait touchés quelques jours plus tôt.

« Non seulement la banque n’a cessé de nous harceler, de menacer de bloquer nos comptes, mais elle a pris la prime d’arrachage sans m’avertir, dénonce-t-il. Elle a pompé le fric direct. » À sa demande, depuis février dernier, son exploitation est en redressement judiciaire. D’une certaine façon, il se sent ainsi protégé. « Avec cette procédure, c’en est fini des pressions exercées par la banque », confie-t-il.

Feu nourri de questions

Amélie*, 45 ans, qui exploite 23 ha en appellation Bordeaux, ne souhaite pas indiquer son niveau d’endettement. Tout juste explique-t-elle qu’il est « gros ». Pour cette viticultrice qui vend presque toute sa récolte en vrac, les difficultés commencent en 2021 quand le négoce réduit ses achats. À la fin juillet cette année-là, alors qu’elle avait demandé un nouveau crédit, sa conseillère bancaire s’invite chez elle flanquée d’un « expert » viticole. Feu nourri de questions : « Quel est le salaire de votre compagnon ? Vous détenez une maison avec votre famille. Combien vaut-elle ? Pourriez-vous la vendre ? ».

« J’ai subi une pression maximale, se souvient-elle. J’étais sur le gril. J’étais perdue, d’autant qu’ayant tous nos comptes dans la même banque, la conseillère avait la réponse à toutes ses questions. Elle savait que nous avions un bien sur le bassin d’Arcachon. Toutes ces questions étaient destinées à me déstabiliser et à faire pression. »

Finalement, à la fin du mois d’août, la banque débloque 50 000 € d’avance de trésorerie, conditionnée à un apport personnel de 20 000 €. La famille répond présente, comme elle l’avait déjà fait au printemps précédent. Le 4 novembre, l’exploitation est placée en procédure de sauvegarde. Amélie va pouvoir réorganiser sa dette et poursuivre son activité. « C’était la seule issue pour que la banque arrête son harcèlement », confie-t-elle.

Des pressions incessantes

Nadine*, 42 ans, vigneronne sur 19 ha en AOC Cote de Bourg, n’emploie pas le terme de « harcèlement » mais de « pressions permanentes pour récupérer son argent par tous les moyens. Au bout d’un moment, la banque n’est plus un partenaire. Elle n’accompagne plus les viticulteurs ».

Pour elle qui écoule 40 % de sa production au négoce, les difficultés démarrent en 2020 avec une baisse prix du tonneau alors que ses charges augmentent. Cette année-là, sa banque lui propose de regrouper ses cinq prêts en un seul d’un montant de 200 000 €, à condition qu’elle hypothèque ses vignes. Après une évaluation de ses vignes par la Safer, qu’elle a payée, Nadine en apporte la moitié en garantie. « Si j’avais refusé, la banque aurait cessé de m’accompagner, affirme-t-elle. J’ai fait une erreur, j’aurais dû partir à ce moment-là en redressement judiciaire. On était dans le déni. »

Avec un endettement de 800 000 €, la propriété est placée en redressement judiciaire entre mai 2023 et novembre 2024, une procédure dont elle sort avec un plan d’apurement de ses dettes sur quinze ans. Entre-temps, début 2024, la banque a pris des hypothèques provisoires sur l’ensemble des biens des deux associés de Nadine.

Des pratiques hélas pas nouvelles

En fait, ces pratiques n’ont hélas rien de nouveau. Liliane* se souvient. En 2006, elle crée une propriété de 6 ha. Elle emprunte 50 000 € pour acheter des vignes, puis, 40 000 € pour en planter. Les ventes ne suivent pas. En 2015, sa banque exige le remboursement de ses prêts et la met au contentieux. Acculée, elle met sa propriété en vente. En janvier 2016, elle est convoquée dans les locaux de la banque. « J’ai été reçue dans une salle sans fenêtre, relate-t-elle. J’avais l’impression d’être en garde en vue. Toutes les questions tournaient autour d’une seule chose : quand allez-vous conclure la vente ? C’était de l’acharnement. Aucune humanité. » Des acheteurs acquièrent sa propriété en octobre 2016 si bien que Liliane peut enfin rembourser sa dette. Dix ans plus tard, rien n’a changé pour ces vignerons endettés : leur banque se montre toujours aussi intraitable envers eux.

* Tous les prénoms ont été changés pour protéger l’anonymat des vignerons concernés.

Deux syndicats montent au créneau

Le collectif Viti 33 prépare un code de bonne conduite qu’il prévoit d’adresser aux banques au début de janvier prochain. Par le biais de ce document, il demandera aux établissements de s’engager à adopter un comportement humain face aux viticulteurs en détresse, de ne pas saisir les comptes personnels, d’avertir au moins quinze jours avant qu’un chéquier ou une carte bancaire soit bloqués. « Il n’est pas question de dénoncer un manque de compétence mais de faire en sorte que nous ayons une ligne conductrice claire, afin d’éviter les drames tels que les suicides », indique Bastien Mercier, vice-président de Viti 33. Et d’avertir : « Si les banques ne réagissent pas, on ne manquera pas de relater leur comportement dans la presse ». De son côté, la Coordination rurale Nouvelle-Aquitaine a adressé un courrier à la ministre de l’Agriculture ce 12 novembre, lui demandant un audit du Crédit Agricole et de la MSA, « afin de faire la lumière sur les méthodes de recouvrements actuelles de ces structures ».

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Tous les commentaires (4)
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augustin Le 01 décembre 2025 à 05:49:41
si code de bonne conduite il doit y avoir entre vitis bordelais et banques locales il faudra qu il s accompagne d objectifs chiffres et d un calendrier 2026 . Ou en sommes nous vraiment sur le niveau das engagements bacaires , par aoc et par type de prêts ? A en croire les administrateurs les mandataires et les juges cos , l'heure est plutôt au désengagement vis à vis des scea ..et autre indicateur très preoccupant ... l intensification des appels à caution pour les associés , sans oublier les mises en cause pour vaines poursuites.En clair il semble que l on prête moins et que ca prends du temps ... et que on veuille se rembourser beaucoup et le plus vite possible .On veut les chiffres sinon on parle dans le vide !
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augustin Le 28 novembre 2025 à 08:48:21
Le lecteur de ce blog peut se rassurer : les cellules de recouvrement de soc gen, banques pop centre atlantique et autres caisses d épargne Aquitaine Poitou-Charentes Charente ne sont pas les dernières à faire feu de tous bois elles non plus .Toujours pour récupérer leurs mises en viti : appels à caution et mise en cause des associés pour vaines poursuites sont légion ... tout comme sequestres notariés abusifs et hypothèques provisoires prises à la hâte.Ces méthodes de hussard semblent être heureusement l apanage des seuls créanciers bancaires .Puisque , pour le moment , aussi bien la msa que la dgfip font preuve généralement d une certaine bienveillance vis a vis des petits viticulteurs en difficulté.Ce qui revient à dire que l Etat ,désormais impuissant , se substitue progressivement au système bancaire pour freiner autant que faire ce peu le décrochage complet de la filière.Et saluons les fournisseurs qui jouent également la carte de l entraide ... via des échéanciers de paiement salutaires tant sur le plan viti en amont de vendanges que au chai pour la vinif le stockage et le conditionnement. Ce faisant , c est pourtant toute la filière qui se fragilise , sous l œil indifférent des banques qui globalement continuent à très bien vivre. Et la soit disant relance massive des pge bpi genevard 1 et 2 2024 en 2026 ne convainc personne ...Seule à ce jour là perspective d assises nationales vitis 2026 préconisée par nos 3 valeureux sénateurs en fin nov 2025 constitue une source d espoir ,mais sa concrétisation est pour le moins incertaine . Circulez , il n y a rien à voir !
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bill et boule Le 28 novembre 2025 à 05:38:48
Bravo a Colette de rompre l omerta !!! Le rôle des banques locales dans la crise viti bordelaise pourrait faire l objet d une thèse de doctorat en sciences économiques. Le pari fou fait depuis 20 ans de se focaliser sur les vins spéculatifs notamment en laissant s emballer les ventes de vin en primeur des grands crus classes au négoce bordelais à endetté à mort les premiers en enrichissant sans limite les seconds.Plus grave , la treso nécessaire n à plus été octroyée aux vins distributifs . Et ce n est pas l initiative des 2 prêts genevard pge bpi 24 qui a arrange notre affaire depuis un an. Les warrants sur stock ont été dénoncés, les lignes d escompte ont été réduites, les autorisations de découvert dénoncées. Le triste cortège des voies d exécution à suivi avec hypothèques provisoires , saisies séquestre chez notaires, appels à caution en direct ou via cessions en bloc , mises en cause perso des associés , saisies artributives , maintien abusif ds fiducies .Les profits annuels des grandes banques locales n à jamais été aussi élevé, notamment pour le crédit agricole dont le nouveau plan stratégique pourrait être" le bon sens loin de chez vous " ... Les stats de d'un and bradstreet France quant aux defaillances tpe vitis vont tomber sur 4 t 25 et le defaut d assistance bancaire à la treso continue à faire le job : plans de règlement amiables dénoncés, prolifération des sauvegardes , multiplication ds cp et des rj et surtout taux de conversion des rj en lj de plus de 80 % .Et apprendre que le civb choisit comme dg l ancien dg des affaires vitis du crédit agricole semble relever du syndrome de Stockholm ou les otages se prennent de sympathie pour leurs gardiens :^) .On marche sur la tête et les sondages électoraux convergent vers une degagisme pur et dur .Qui peut s en étonner ? Le terrain est en train de crever et à Bordeaux comme à Paris on continue à faire de la comm .Parlez en aux administrateurs judiciaires aux mandataires liquidateurs aux juges commissaires : ils vous diront tous la mème chose .Un coup de pouce en treso pourrait faire la différence .Donc mesdames messieurs et chers collègues une seule reco : filez chez votre notaire et faites déclarer insaisissable vos actifs immobiliers persos avant qu il ne soit trop tard !!! Dura lex sed lex , nous ne sommes plus du tout au pays des bizounours et la perspective de se retrouver sdf et au rsa n est pas très loin pour une part croissante des associés de petits châteaux bordelais , à plus ou moins courte échéance !
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Jalles33 Le 25 novembre 2025 à 06:50:45
Loin de moi l'idée de remettre en cause le travail d'investigation de la journaliste ("est-ce qu'il y a des gens ici qui sont frappés par la crise viticole et qui en veulent à leurs créanciers ?"), mais je trouve la plupart des exemples un peu confus : Vincent refuse de se porter caution, c'est à dire de potentiellement injecter de l'argent dans la propriété si elle ne peut pas rembourser son prêt elle même... On peut le comprendre si il pense que le risque que ça arrive est grand. Mais du coup il est plus difficile de comprendre qu'il s'offusque que la banque fasse le même calcul, non ? Nadine a des difficultés en 2020 et fait un emprunt de 200.000 ? pour regrouper tous ses crédits... Et en 2023, elle se retrouve avec un endettement de 800.000 ? ?! On peut dire que sa banque l'a accompagnée pendant 3 ans... Et les hypothèques qui auraient été prises début 2024 : la propriété étant visiblement en RJ à ce moment là, c'est certainement le tribunal qui les ont prises... Et le ponpon c'est quand même Liliane : sa banque lui fait confiance et lui prête 90.000 ? pour démarrer de rien une propriété. Les ventes ne suivent pas et elle ne parvient pas à rembourser ses échéances de prêt, et 9 ans plus tard (ils sont patients quand même...), la banque exige le remboursement de ses prêts... Ben c'est pas le principe d'un crédit d'être remboursé ?! Les temps sont très difficiles et c'est naturel d'en vouloir aux créanciers quand les problèmes deviennent insurmontables... Mais c'est oublier que la cause des difficultés, c'est souvent pas les charges auxquelles on arrive pas à faire face, mais c'est les ventes qui ne rentrent plus pour y faire face...
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