LE FIL

Vigne 2.0

"La révolution technologique est déjà dans la poche des viticulteurs"

Lundi 23 novembre 2015 par Marion Sepeau Ivaldi

- crédit photo : Sylvie Monin
A la veille du Sitévi, Léo Pichon d’Agro TIC de Montpellier SupAgro livre sa vision de la révolution digitale dans le vignoble. Selon lui,, ce n'est pas parce que le vigneron sera outillé qu'il en perdra son pouvoir de décision.

Que réservent les technologies digitales aux viticulteurs à l’horizon 2030 ?

Pour moi la révolution des années à venir est déjà dans la poche des viticulteurs, c'est le smartphone. Les potentialités offertes par cet outil qui réunit dans une poche un GPS, un capteur photo, un moyen de communication 2G ou 3G et une puissance de calcul digne des ordinateurs d'il y a 4 ou 5 ans, sont à mon sens énormes. L'utilisation à grande échelle de smartphones sur la parcelle pour l'observation et l'échantillonnage va permettre de construire des référentiels terrains. Elle aura aussi pour effet d’enrichir la connaissance collective d'un territoire. C'est à mon sens une des révolutions à venir. 
Pour ce qui est des méthodes d'acquisition, les technologies sur lesquelles il y a actuellement de la recherche et qui pourraient arriver dans les vignes d'ici 2030 sont l'infrarouge thermique, l'hyperspectral ou la technologie du TeraHertz. Elles devraient permettre de mesurer des choses qui ne peuvent l'être actuellement comme la détection précoce de maladies. La robotique a également de belles perspectives de développement avec l'automatisation ou l'aide à la réalisation de tâches pénibles. 
Enfin, une technologie actuellement à maturité, ayant un fort potentiel d'application en viticulture, est l'acquisition de données 3D à partir de capteurs photos (photogrammétrie). Aujourd'hui déjà, il est possible de modéliser en 3D un rang de vigne à partir d'images prises par les drones. Les usages sont à inventer mais on peut imaginer calculer une surface foliaire exposée ou d'autres indices agronomiques. 

On parle d'humains connectés (en référence à l'ouvrage Homo Sapiens, une brève histoire de l'humanité qui vient de paraître), pouvez-vous imaginer ce que sera un vitculteur/vigneron connecté ?

Pour moi un vigneron connecté sera avant tout un vigneron. Son métier ne va pas changer, il devra toujours observer sa vigne et prendre des décisions sur son pilotage. Ce qui change : c'est sa capacité à observer. Il va pouvoir mieux observer à la fois dans le temps (plus souvent) et dans l'espace (de manière exhaustive sur toute sa parcelle) et surtout de manière plus objective (à l'aide de capteurs). 
Cette meilleure capacité à observer va lui permettre de mesurer les résultats de ses tests et expérimentations et ainsi de se construire son propre référentiel local, spécifique de ses conditions pédo-climatiques et de ses pratiques culturales. Le numérique va aussi lui permettre d'interagir plus facilement avec les autres en échangeant des informations. Cette mise en réseau va, à mon sens, favoriser une intelligence collective. 

Aujourd'hui, un des enjeux crucial de l'implantation des technologies digitales réside dans le big-data. Où en est-on aujourd'hui ?

Pour moi le big data n'est pas le seul enjeu. Pour l'instant en agriculture (d'autant plus en viticulture), on est loin d'être dans le big data. 
Il y a des gros volumes de données, il y en aura de plus en plus mais on est encore loin des outils et méthodes d'analyses développées pour l'analyse des réseaux sociaux ou par des sociétés comme Google ou Amazon. 

Un vigneron restera un vigneron. Le fait de mettre les données dans une boîte noire nommée big data qui va résoudre tous les problèmes du viticulteur est un mythe. 
Pour moi l'enjeu de la viticulture numérique résidera dans notre capacité à rendre disponibles et intelligibles des sources d'information hétérogènes (capteurs, expertise, observations terrain, météo, etc...) mais l'expertise du viticulteur restera au centre. Celui-ci pourra simplement observer avec plus d'acuité, intégrer plus de sources de données et ainsi décider plus vite et avec moi de risque. 
 

La diffusion de ces technologies demandent-elles de nouvelles compétences aux vignerons ? Cela devrait-il impliquer des modifications dans les programmes de formations ?

Oui, clairement. Comme frein à l'adoption de ces technologies, on évoque souvent le coût des technologies. Une étude américaine sortie il y a quelques mois basée sur une enquête auprès de plusieurs centaines d'agriculteurs indique que l'un des freins majeurs est en fait la formation des professionnels aux technologies. Pour cela, je vois deux niveaux de formation :  
- Le premier est un niveau très général, pour que les professionnels connaissent les différentes technologies et surtout ce qu'elles peuvent leur apporter au quotidien. Je pense que ce niveau est aussi important pour démystifier les technologies, faire la part des choses entre ce qui est possible et ce qui est de l'ordre du fantasme. Aujourd'hui, on entend beaucoup parler de technologies dans les vignes, notamment de drones mais les professionnels ont du mal à savoir ce que cela peut leur apporter dans leur contexte.

  
- Le second niveau de formation est à mon avis des formations très opérationnelles qui soient courtes et qui permettent de se former à un outil spécifique directement mobilisable sur le terrain. Par exemple l'utilisation d'un smartphone pour optimiser ses observations lors d'un tour de plaine. 
Les compétences, que les vignerons vont devoir acquérir, résident dans l'utilisation de ces technologies mais aussi et surtout dans l'interprétation des observations qu'elles permettent. 
En tant qu'organisme de formation, nous mettons en place une exploitation méditerranéenne pilote sur les outils numériques, le mas numérique à Villeneuve les Maguelone. Cette exploitation sera un espace de démonstration mais surtout un formidable outil de formation pour la filière.

 

Pour aller plus loin :

- Le livre blanc "Les défis de l'agriculture connectée dans une société numérique"

- Le blog d'Agro TIC

- La conférence du Sitévi : La révolution digitale aura-t-elle lieu ? Enjeux des nouveaux services numériques au profit des productions viti-vinicoles, le 25 novembre à 15h, Hall B5, Salle A

 

Les technologies digitales déjà à l’œuvre dans le vignoble
Les technologies aujourd'hui à l'œuvre sont : le GPS et le smartphone - les réseaux de capteurs (météo, dendrométrie, flux de sève, capteurs aux chais) - la télédétection (avion, satellite, drones) - la proxi détection (Greensseker et modulation phyto, multiplex, Physiocap, Cropcircle). - la résistivité électrique des sols - la télématique (machine communicante pour logistique de chantier - NewHolland) - les capteurs de rendement (en Espagne, Australie et Californie)

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