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Alain Carbonneau : « Sauvons les vignes hybrides d’Alain Bouquet »

Par Vitisphere Le 30 septembre 2011
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Alain Carbonneau : « Sauvons les vignes hybrides d’Alain Bouquet »
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rofesseur de Viticulture de Montpellier SupAgro, président du GIESCO (Groupe international d'experts en systèmes vitivinicoles pour la coopération), généticien de formation et scientifique reconnu, Alain Carbonneau exprime son désaccord avec la position actuelle du département de Génétique et d’Amélioration des Plantes de l’INRA de renoncer à la diffusion des hybrides résistants aux parasites majeurs (mildiou, oïdium, pourriture) développés par son collègue Alain Bouquet, décédé en mai 2009.

« On prend plus de risque à enterrer ses hybrides qu’à les diffuser ». Sans vouloir créer de polémique, le chercheur montpelliérain avance ses arguments pour essayer de convaincre certains collègues et les instances dirigeantes du département Génétique et Amélioration des Plantes de l’Inra de revoir leur position.

Propos recueillis par Michèle Trévoux.

En mars de cette année, l’Inra a pris la décision de ne pas diffuser dans la pratique les hybrides résistants au mildiou et à l’oïdium développés par Alain Bouquet, du fait du caractère monogènique de certaines résistances (à l’oïdium notamment) qui avait de fortes chances d’induire des contournements de ces résistances par le parasite Pourquoi vous battez-vous aujourd’hui contre cette décision ?

Pour relire notre article sur le sujet du 11 février 2011, cliquez ici.

J’estime qu’il y a plus de risque aujourd’hui à abandonner ces variétés qu’à les diffuser. Il y a une réelle demande de la profession pour ces hybrides résistants. Le développement des vins bio, le plan éco-phyto 2018, tout ce contexte nous oblige à proposer des solutions.

Si nous ne sommes pas capables de répondre à cette demande, c’en est fini de nos relations avec la profession. Cela me ferait mal au cœur que les viticulteurs languedociens plantent des hybrides allemands qui ne sont que tolérants aux maladies et dont on ne sait rien de leur adaptation au climat et sols languedociens alors que nous avons sous la main des hybrides résistants, adaptés à la région et d’un très bon niveau qualitatif.

Depuis trente ans que les génotypes sélectionnés par Bouquet ont été plantés au domaine du Chapitre près de Montpellier, ils ont reçu zéro traitement et conservé leurs résistances. Plus récemment au domaine INRA de Pech Rouge, les derniers hybrides sélectionnés soit pour la cuve, soit pour de nouveaux types de boissons, ont confirmé autant leur potentiel qualitatif que la stabilité de leurs résistances dans un contexte ‘zéro-traitement’. Les essais de vinification de certains hybrides résistants ont montré que qualitativement, ils ‘tenaient la route’ avec des profils organoleptiques proches de nos Grenache ou Syrah. Il est impensable de ne pas faire profiter les viticulteurs français de ces avancées.

L’Inra met en avant le risque de contournement de résistance pour justifier sa position. C’est un risque dont vous ne tenez pas compte ?

Je veux d’abord dire que c’est un risque potentiel, mais à ce jour, il n’est pas avéré dans nos conditions. Depuis 30 ans que ces variétés sont implantées, certes à petite échelle au Chapitre, nous n’avons observé aucun contournement de résistance. On ignore d’ailleurs tout du mécanisme de résistance des gènes aux parasites.

Dans les variétés développées par Bouquet, on a identifié un gène résistant à l’oïdium et deux gènes résistants au mildiou, mais qui nous dit que parmi tous les autres gènes de ces variétés, il n’y en ait pas certains qui présentent aussi des résistances plus ou moins prononcées aux maladies et que nous n’avons pas identifié à ce jour ? Dans les essais menés aux USA sur des variétés résistantes également de type ‘monogénique’, on observe des contournements de résistances sur certaines variétés mais pas sur d’autres qui ont pourtant les mêmes gènes de résistance. Ceci prouve bien qu’il y a d’autres gènes, à ce jour inconnus, qui interagissent et que nous avons encore beaucoup de lacunes dans la connaissance de ces mécanismes de résistance.

Sur ce dossier, l’Inra a une position qui s’appuie sur d’autres éléments que l’argumentation scientifique.

N’est-il quand même pas plus prudent d’attendre les résultats des nouveaux programmes lancés en 2000 par l’Inra de Colmar sur des variétés disposant d’au moins deux gènes de résistance au mildiou et à l’oïdium ?

Mais bien sûr qu’il faut poursuivre les recherches et essayer de trouver mieux. Le problème, c’est le temps que vont prendre ces travaux. Apparemment, les premières obtentions de l’Inra de Colmar n’ont pas donné les résultats attendus en termes de potentiel qualitatif. Il va donc falloir attendre les résultats de la seconde génération ce qui reporte d’autant la date de mise à disposition pour les viticulteurs qui était fixée en 2016 pour la première génération d’obtentions.

Va-t-on trouver mieux rapidement ? Ce n’est pas certain. Je ne crois pas qu’on puisse proposer des solutions concrètes aux producteurs dans les 3-4 ans. Alors dans cette attente, diffusons les variétés de Bouquet.

Le risque n’est pas si considérable. Au pire, si des contournements de résistance apparaissent, les viticulteurs pourront toujours traiter. L’Inra a autorisé la diffusion de ces hybrides pour des vignobles destinés à la production de jus de raisins car ces productions sont pour la plupart sous contrat. Pourquoi ne pas envisager la même chose avec des producteurs de raisins de cuve ?

Encadrons la diffusion de ces hybrides en établissant des contrats avec les viticulteurs intéressés pour qu’ils soient informés des risques et que l’on puisse suivre de près l’éventuelle apparition de contournements de résistances.

De toute façon, le risque zéro n’existe pas. Même sur les variétés disposant de deux gènes de résistance ou plus, le risque de contournement de résistance, même s’il est réduit, existe toujours. Le principe de précaution adopté par l’Inra bloque le système. Les Allemands qui ont développé les hybrides tolérants n’ont pas eu les mêmes scrupules.

N’êtes-vous pas Don Quichotte qui se bat contre les moulins à vent ? Pensez-vous que vos arguments ont une chance de faire revenir l’Inra sur sa décision ?

 Si je n’y croyais pas, je ne me battrai pas depuis des mois pour sauver ces travaux. Je ne suis d’ailleurs pas le seul à défendre le travail de Bouquet. La plupart de mes collègues de l’Inra de Montpellier soutiennent la même position.

J’ai été leur porte-parole en juillet dernier lors du dernier CST (Comité Scientifique et Technique) qui s’est tenu dans le Var à Canet des Maures. J’ai exposé tous ces arguments au CST qui est présidé par François Houllier, directeur général délégué de l’Inra. Pour le moment, ce plaidoyer n’a obtenu aucune suite, mais je ne désespère pas.

Nous avons quand même obtenu in extrémis de poursuivre l’expérimentation en obtenant l’autorisation de planter quelques variétés choisies parmi celles de Bouquet sur 4 ha à Pech Rouge. Un programme d’ailleurs soutenu par France Agrimer. C’est déjà une belle avancée, quand on sait que quelques mois plus tôt, l’Inra demandait aux chambres d’agriculture impliquées dans les programmes d’expérimentation d’arracher tous les hybrides plantés à titre expérimental.

La raison première de cette persévérance de notre part est que nous avons la conviction que ces variétés potentielles que nous allons expérimenter largement à Pech Rouge sont de loin les plus intéressantes pour les producteurs du Sud de la France, en termes de résistance, d’adaptation à l’environnement et de qualité œnologique : il ne nous reste qu‘à optimiser leur système cultural.

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