n plein dans l’actualité du salon de l’Agriculture, le Sénat organisait ce mardi 24 février un débat, à l’initiative du groupe les Républicains, sur les crises de la ferme France avec en réplique Annie Genevard, la ministre de l’Agriculture. Relevant les 130 millions d’euros débloqués par le gouvernement pour financer une nouvelle campagne d’arrachage définitif dans le vignoble, la sénatrice Dominique Estrosi Sassone (Alpes-Maritimes, Les Républicains) interpelle la ministre : « une crise si aiguë nécessite effectivement que des moyens significatifs soient débloqués. Mais l'arrachage ne peut pas être la seule réponse, car il a des conséquences durables sur notre potentiel productif ». S’appuyant sur le rapport rémis en octobre dernier par les sénateurs Henri Cabanel (Hérault, Rassemblement Démocratique et Social Européen), Daniel Laurent (Charente-Maritime, Les Républicains) et Sebastien Pla (Aude, Parti Socialiste) la sénatrice provençale appelle la ministre à se saisir et appliquer ce plan d’action « formulé de manière transpartisane ».
Soulignant qu’avec l’arrachage à 130 millions € « il s'agit de diminuer le potentiel de production qui ne trouve pas son marché ; c'est donc bien une mesure structurelle », Annie Genevard défend un plan de sortie de crise s’appuyant aussi sur des aides à la trésorerie (10 millions € d’allégement de charges sociales et refonte des prêts structurels pour étaler la dette bancaire) : « les engagements pris sont tenus, les outils sont opérationnels » martèle la ministre, qui appelle à ne pas tomber dans le défaitisme : « qu'il soit légitime de signaler nos faiblesses et les points sur lesquels nous devons porter notre effort, veillons à ne pas tenir de discours déclinistes qui découragent nos jeunes » et empêchent le renouvellement générationnel.
Planplan de crise
Revenant à la charge, le sénateur Henri Cabanel pointe les successions de plans d’arrachage et de distillation de crise : « on en revient sans cesse aux mêmes processus et la crise n'est toujours pas résolue ». Pour rompre ce cycle, « nous avons fait des propositions, madame la ministre : il faudrait désormais que vous ayez le courage de les mettre en œuvre. La première d'entre elles concerne la mise en place d'Assises de la viticulture, qui nous semblent aujourd'hui plus que nécessaires » souligne le viticulteur.
« Vous avez fait un travail remarquable, monsieur le sénateur, et nous devons nous en emparer » répond Annie Genevard, qui « veille toujours à ce que les mesures que je mets en œuvre soient regardées par les professionnels eux-mêmes ; parfois, elles émanent directement de ces derniers ». Reconnaissant qu’« il faut sans doute aller plus loin et revisiter ce modèle » alors que « 1,5 milliard d'euros ont été déployés en faveur de la viticulture ces dernières années », la ministre estime que « nous devons travailler sur la base de votre rapport, monsieur le sénateur. Je vous avais d'ailleurs engagé à aller voir les professionnels afin qu'ils se l'approprient. Je demeure intimement convaincue qu'on ne peut pas avoir raison contre eux. »
Réaction mi-digue mi-raison
Les réactions ayant été mitigées parmi les représentants de la filière à l’annonce de ce rapport sénatorial fin 2025. Président des Vignerons Indépendantes, Jean-Marie Fabre saluait alors des constats consensuels, mais regrettait « le déficit d’approche stratégique et de perspectives dans ces préconisations, avec une vision presque passéiste de notre filière ». Président de la Confédération Nationale des vins AOC (CNAOC - Maison des Vignerons), Jérôme Bauer jugeait également que si « le rapport sénatorial a le mérite de poser les bonnes questions », toutes les réponses ne sont pas pertinentes et « parler d’un manque de remise en cause globale est excessif ».
Répondant ce 24 février à la ministre, Henri Cabanel manie la nuance comme la carotte et le bâton : « vous avez raison, il faut coconstruire avec les professionnels. Cependant, en me rendant sur le terrain auprès des viticulteurs, aux côtés de Daniel Laurent et Sebastien Pla, j'ai entendu deux discours : celui des responsables professionnels et celui des viticulteurs. Force est de constater qu'ils ne tiennent pas du tout le même langage. Nous devons certes coconstruire, mais, à un moment donné, il faudra que les responsables professionnels, l'État et le Parlement prennent leurs responsabilités. »
Poursuivant l’assaut, Sébastien Pla rapporte que les mesures du rapport restent d’actualité et pertinents après de « nombreux entretiens que j'ai eus au salon de l'agriculture ». Et le viticulteur de souligner qu’il y a un trou dans la raquette du plan ministériel : « les caves coopératives, outils essentiels dans nos territoires ruraux, sont au bord du précipice » comme en témoigne le rapport du Conseil Général de l'Alimentation, de l'Agriculture et des Espaces Ruraux (CGAAER). « Nous avions voté, ici même, 10 millions € de crédits en faveur des caves coopératives lors de l'examen du projet de loi de finances pour 2025. Or elles n'en ont jamais vu la couleur. Aujourd'hui, c'est non pas de 10 millions €, mais de 35 millions € qu'elles ont besoin ! » interpelle le sénateur, reprochant à la ministre de se contenter de « renforcer les dispositifs d'audit et de prêts structurels », alors que « c'est bien d'un fonds d'accompagnement à la restructuration que ces coopératives ont besoin ».
« Aujourd'hui, les coopératives viticoles ne jouent plus leur rôle de tampon, car elles sont trop fragilisées par les crises successives » confirme la ministre, répondant sur les fonds alloués qu’après le vote parlementaire de 10 millions €, « entre-temps, le gouvernement a débloqué un plan d'urgence avoisinant les 200 millions €. Certes, ces fonds ne concernent pas exclusivement les coopératives, mais je vous rappelle que les prêts structurels, par exemple, ont été élargis aux coopératives et qu'ils représentent eux-mêmes un engagement financier. Quoi qu'il en soit, avant d'envisager des aides structurelles pour les coopératives – je répète que les prêts structurels existent –, il faut tout de même penser à la restructuration du modèle coopératif, ou, à tout le moins, de l'organisation de la coopération viticole. Voilà ce à quoi nous devons nous attacher ! »
Jamais deux sans trois
Rajoutant une dernière couche pour la mise en musique du rapport qu’il a cosigné, Daniel Laurent déclare à la ministre que « vous indiquiez que les professionnels devaient s'en emparer, mais ils nous ont déjà félicités et remerciés. Il importe désormais que le gouvernement fasse preuve de courage politique et s'en saisisse lui-même ! » Évoquant « la postérité de votre rapport », la ministre se veut rassurante : « n'en doutez point, son temps viendra. Je concède qu'il m'arrive parfois de manquer de temps, même si cela ne constitue pas un argument recevable pour vous, compte tenu de l'urgence dans laquelle se trouve notre chère viticulture française. »
Viticulteur, Daniel Laurent s’inquiète également de l’avenir cuivre viticole du cuivre après les décisions, contestées en justice, de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) : « pour de nombreux viticulteurs, notamment en agriculture biologique, celui-ci demeure un outil de protection indispensable. Les décisions futures devront s'appuyer sur la science et sur la réalité du terrain, en envisageant une utilisation du cuivre similaire à celle des autres pays européens. » Indiquant avoir été très sollicitée et interpellée sur le sujet, la ministre, annonce avoir « décidé d'organiser une table ronde au ministère à laquelle seront conviés les représentants viticoles et l'Anses, sous l'égide de mon cabinet, afin de faire toute la lumière sur cette question. Cette démarche me semble indispensable. »




