n 2025 vous prôniez le "Drink January", en 2026 vous avez sorti une cuvée "Drink January" (pinot noir en vin de France, 15 €) qui est en rupture de stock : la preuve que les amateurs de vin ne veulent pas d’un mois d’abstinence anglosaxonne, mais veulent un début d’année en modération à la française ?
Armand Heitz : Le nombre de bouteilles était assez limité, 120 cols, donc ce n'est pas évident de donner des conclusions aussi larges que cela à l'échelle d'un pays. À mon petit niveau de paysan et de vigneron bourguignon, j'essaie plus de combattre ce qui détruit nos valeurs. L'année dernière, nous avions fait de jolis relais presse, cette année nous voulions essayer de changer un petit peu et ça faisait un moment que cette idée de cuvée nous titillait.
Vous changez de support pour donner une alternative au Dry January qui continue de prendre de l’ampleur, médiatiquement et sociologiquement.
C'est bien dommage, cela veut dire que la tendance est encore à un manque de cohérence et de bon sens. Le bon sens paysan que je défends. Nous avons déjà largement tout ce qu'il faut dans notre culture pour faire des pauses et des jeûnes, ça s'appelle le Carême. Je vais poster dans les prochains jours un article sur LinkedIn qui s'appelle "Dry January versus Carême, pourquoi changer une équipe qui gagne ?" On voit bien que c'est complètement con de faire un Dry January alors qu’il y a déjà des choses beaucoup plus spirituelles, cohérentes et ancrées dans nos traditions qui existent. On a le don aujourd'hui de créer des trucs qui ne servent à rien alors qu'il y a déjà tout ce qu'il faut en place.
Dans vos communication sur LinkedIn vous reliez le Dry January au transhumanisme : quel est le lien entre l’idéologie de dépassement scientifique des limitations biologiques humaines et la proposition d’un mois sans consommation d’alcool ?
Comment peut-on s'imaginer qu’il faut arrêter comme ça de boire sans aucun contexte valable de l'alcool ? Cela veut dire que je me retourne la tête pendant les fêtes et puis tiens, là, en janvier, sans aucune raison, je vais arrêter ? Enfin, c'est s'imaginer que l'homme n’est en aucun cas lié à de la spiritualité, à du social, aux saisons ou à la nature. C'est clairement s'imaginer que nous sommes un tas de cellules. C'est du transhumanisme enfin, je suis désolé.
En tant que vigneron, quand vous produisez et proposez du vin, en faites-vous un acte spirituel et religieux, ancré dans la continuité de Noé, les noces de Cana et la Cène ?
C'est la base. Quand on boit un verre de vin, ce n'est pas juste pour consommer de l'alcool. Il y a un terroir, il y a un vigneron… En fait, c'est comme quand on mange : si on mange juste pour se nourrir, on va finir par crever de faim, parce que l'on ne comprend pas l'essence même de la nourriture. Quand on sait ce que l'on mange, quand on en connaît la provenance, ça n’a pas le même goût et on se nourrit intellectuellement. Boire ou manger, ce ne sont pas des actes anodins. Aujourd’hui on nous oblige à manger de la merde et à s'imaginer que l'alcool est un poison. Quelle est la prochaine étape ? On va nous forcer à boire de l’eau pleine de PFFAS et manger des pilules ?
Mais la filière vin ne doit-elle pas vivre avec son temps pour maintenir son vignoble, plutôt que lutter contre les aspirations de ces contemporains en défendant une culture dont l’empreinte se rétrécit dans la société ? Dirigeante des vins sans alcool Chavin, Mathilde Boulachin soulignait récemment que le « Dry January et les vins sans alcool ne sont pas la cause mais la conséquence du retrait du vin des habitudes de consommation ».
C’est un grand sujet. J'avais fait un débat sur le média Zola où j'avais été opposé à Mathilde Boulachin justement. Son seul argument est en effet de dire que le vin sans alcool n’est pas la cause, mais la conséquence. Ce sont des arguments de vendeur de pacotille. De vendeurs d'enfer. D’abord, le vin sans alcool, ça n'existe pas, c'est un oxymore. Si vous n’avez pas envie d'alcool, il y a tout ce qu'il faut qui existe déjà : les kombuchas, les kéfirs, des choses fermentées avec plein de vie, de levures, de bactéries qui sont très bonnes pour le microbiote. Le vin sans alcool, c'est une conséquence de notre ère où l’Homme s'imagine capable de dompter des choses naturelles, se les approprier mécaniquement, technologiquement. Sauf que l’on produit un Frankenstein. Enfin, il faut dire les choses ! Le vin sans alcool, c'est de la merde, il n’y a pas d’autre mot. Gustativement, c'est dégueulasse, il n’y a aucune structure moléculaire qui permette d'établir la moindre qualité organoleptique ou qualitative. Aujourd'hui, on n'ose plus rien dire ! On dit oui à tout, mais il ne faut pas avoir peur de dire quand quelque chose est pourri.
Vous semblez être un puriste de la tradition viticole. Donc pour vous, pas de glaçon dans le verre de rosé, pas de cocktail au Sauternes, pas de sauvignon blanc en Bourgogne…
(Rires) J'ai planté du sauvignon blanc entre Puligny-Montrachet et Chassagne-Montrachet ! Figurez-vous qu’il m’arrive de mettre des glaçons dans le rosé. Ça ne me semble pas incohérent dans une consommation modérée : les anciens faisaient chabrot, ils coupaient leur vin avec de l'eau... Il faut que le produit de base ait du sens aussi. Sur le cocktail, je fais une soirée de mixologie la semaine prochaine avec deux vins d'appellation. J'ai fait l'Aligofir : Aligoté de Bourgogne plus kéfir. C'est un peu une base de marquisette. Ça répond, avec du bon sens justement, à des souhaits de déconsommation. Plutôt que mettre de l'alcool fort dans les cocktails, on met du vin. Ça réduit énormément le dosage de son cocktail et on ne se retourne pas la tête. Il n’y a pas besoin de tomber dans des excès absurdes de mode. Le principe d'une mode étant que ça tombe aussi vite que c'est arrivé. C'est là où il faut faire la différence. Il y a des traditions, des coutumes… Aujourd'hui, on ne sait plus d'où on vient, on ne sait plus où l’on va. C'est pour ça que j'essaye de défendre des actions qui sont faites avec du bon sens et sur le long terme.
Analyste des opinions françaises à l’IFOP, Jérôme Fourquet parle d’une « patrimonialisation du vin », avec un amour devenant platonique entre les Français et leurs vins…
On retrouve un peu de ça pour l'agriculture. Tous les Français disent défendre l'agriculture, mais ils achètent de la merde en supermarché. Quand vous habitez à Chassagne-Montrachet, votre quotidien est dans les vignes, vous ne ressentez pas les tendances directement. Vous les ressentez en parlant avec des agents, des collègues et des restaurateurs. Mais ça ne sort pas de nulle part non plus. Nos politiques ont 80 % de responsabilités là-dedans, avec la loi Évin, la destruction de nos valeurs et la peur du flic. Au bout d'un moment, les Français sont obligés de subir ce qu'on leur impose. Quand on vous fait souffler une fois par mois, au bout d'un moment, vous vous dites : je vais peut-être faire attention quand même. Alors oui, je pense que nous pouvons accuser les politiques de rendre ringard notre patrimoine.
Concernant votre critique de la loi Évin, souhaiteriez-vous qu'elle évolue ? Quand on compare la déconsommation française avec d’autres pays européens, comme l'Espagne et l'Italie, il y a les mêmes tendances alors qu'ils n'ont pas la loi Évin. Et vous-même, on peut dire que vous êtes un influenceur, avec une présence très forte et visible sur les réseaux sociaux malgré la loi Évin.
La meilleure évolution que pourrait faire la loi Evin serait de s’attaquer à ce qui rend réellement malades les Français. La nourriture transformée, la sédentarisation des emplois, l’importation de produits bourrés de pesticides et la drogue. Quand les Français consomment moins de vin, ils consomment davantage de drogues et d’antidépresseurs.
Sur les réseaux sociaux, je mets davantage en avant un art de vivre gentleman paysan. Et je n'ai pas une influence trop importante non plus, ce qui me permet de passer un peu en dessous des radars. J’ai déjà eu des publicités bloquées par des robots de vérification pour des raisons absurdes.
Pour en revenir au Dry January, votre slogan « boire moins, boire mieux, boire vrai » illustre autant votre quête de la vérité du terroir que votre opposition viscérale au sans alcool…
Le vin sans alcool est un oxymore : et ça porte très bien son nom, parce que c'est composé d’oxy pour dire oxydé et mort parce qu’il n’y a aucune vie. Ces producteurs récupèrent des vins de merde qui traînent sur les marchés pour essayer d'avoir des prix les plus bas possibles. Ces vins-là, en général, ont traîné et sont oxydés. Il est mort parce que c'est bourré de sulfites, ça a été filtré, refiltré, collé, soutiré, refiltré, enfin il n’y a plus rien quoi. Donc c'est mort.
Il y a pourtant une tendance à l’amélioration qualitative dans la production de vins désalcoolisés. En témoigne la montée en haut de gamme, comme French Bloom, dont un fondateur explique que la désalcoolisation tient de la transformation d’un vin de base en un autre produit selon un processus qui n’est pas très différent de la méthode champenoise ou de la distillation charentaise…
C’est n’importe quoi ! Un de mes meilleurs amis a produit du French Bloom, je sais très bien de quoi il s'agit. C'est un vin qui a fait des milliers de kilomètres dans des camions citernes et dont l'impact carbone est désastreux. Je suis très au point sur les techniques de désalcoolisation pour avoir reçu au domaine un séminaire sur la désalcoolisation. Quand on parle de réduire de quelques degrés, ça a du sens, il y a un impact environnemental qui n'est pas si énorme. Là effectivement, il est possible de comparer la chose à des méthodes traditionnelles. Quand on passe de 9-12°.alc à 0°.alc, c'est un non-sens, c'est absurde, ça ne se défend pas. Ceux qui produisent du vin sans alcool devraient aller en taule. Si j’avais du pouvoir, franchement, je le ferais.
C’est un peu raide, non ? Vous allez très loin.
Non. Parce que c'est en tolérant ce genre d'inepties que nous sommes en train de détruire la planète. Aujourd'hui, on détruit la planète, on est en train d'en crever et tout le monde continue. Mais qu'est-ce qu’on laisse aux prochaines générations ? Ma fille, qu'est-ce qu'elle va me dire ? Papa, tu as laissé faire toutes ces absurdités qui ont détruit la planète et toi-même tu as participé à ça alors que moi je vais sans doute en crever. Pourquoi a-t-on a des cancers ? Pourquoi est-on en train de perdre notre fertilité ? Vous pouvez m'expliquer ? C'est parce que justement on est trop gentil à tolérer ce genre de truc.
Votre émotion et vos anathèmes expriment un désir de préservation durable de la vérité des terroirs selon une vision très culturelle. Le revers de la médaille de cette approche de protection est le risque pour le vin de ne plus être un marqueur de convivialité universelle, mais de devenir un totem conservateur, devenant un rebutoir pour certains, comme peuvent l’être la chasse, la corrida, le gavage des oies… Craignez-vous un tel clivage ou revendiquez-vous une approche conservatrice du vin et de sa consommation ?
Si nous en sommes là, j'avoue que c'est bien triste. Mais je vis peut-être un peu dans ma bulle. J'ai fait un post sur Instagram sur la chasse avec un autre influenceur vin et c'est vrai que j'ai été assez impressionné par le côté binaire de la réflexion des gens : soit ils sont pour, soit ils sont anti. Personne ne s'imagine que non, il peut y avoir du bon, il peut y avoir du mauvais. La polarisation des positions est un problème de société largement amplifié par les réseaux sociaux. Qu’attendent nos politiques ?
Est-ce qu'on ne pourrait pas revenir sur l'essence de pourquoi boit-on du vin ? Pourquoi est-ce que c'est important dans notre société ? Ce serait quand même plus pertinent de dire, qu’on buvait du vin parce que c’était considéré comme un aliment. Un aliment qui a du sens, qui est stable, antiseptique, qui s'inscrit dans un régime alimentaire… Aujourd'hui, on mange de la merde et on en est malade. Est-ce que c'est la faute du vin, du coup ? Cette semaine, on a enterré un vigneron de Chassagne-Montrachet qui avait 94 ans et qui a vécu très bien jusqu'à 93 ans. Il buvait du vin tous les jours. Voilà, ça, on n'en parle pas.




