ussi rapide que précoce localement, le débourrement des vignes dans le Sud impose un coup d’accélérateur aux viticulteurs… Du moins à ceux qui peuvent suivre en accédant à leurs parcelles imbibées d’eau après une hiver dont la pluviométrie n’avait pas été vue depuis des années. Sur le terrain, « les sarments ne sont pas broyés, il n’y pas eu les labours de sortie d’hiver… Le souci régionalement, c’est de se dire comment on va faire pour sortir le tracteur. Les travaux de printemps démarrent vite et sont très très difficiles » résume Pascal Marié, le référent national pour la filière viticole de la Coordination Rurale de l’Hérault (CR34), pointant que les difficultés se cumulent actuellement dans le vignoble (économiquement et géopolitiquement*).
Si les vignerons ayant des quads peuvent les ressortir dans les parcelles pour désherber, les autres prennent leur mal en patience, ou jouent avec le feu sur les rangs partiellement accessibles : « on ne compte plus le nombre de tracteurs qui se sont embourbés, qu’il faut aller chercher avec une tractopelle. Cela fait 30 à 40 ans que l’on n’a pas vu ça ! » note Pascal Marié, pointant qu’avec l’outil de taille déporté sur le rang, le poids sur la roue latérale de devant pousse à la glissade : et « quand la tombe roue, c’est un cauchemar de se sortir des pieds, du fil de fer… Un collègue a planté un tracteur, y a mis un deuxième tracteur pour le chercher, puis un tractopelle pour s’en sortir, il a fallu d’autres machines pour s’en tirer… »
Alimentant les conversations vigneronnes, les embourbements de tracteurs sont également visibles sur les réseaux sociaux. Au domaine de Vallaurie (48 hectares de vignes en HVE à Saint-Nazaire, Gard), la vigneronne Pauline Pradier a ainsi témoigné sur Instagram de sa galère en plein épandage d’engrais : « plus que deux rangs avant la fin. Et là… je le sens partir. Le tracteur s’enfonce » profondément parce que la terre était gorgée d’eau alors qu’elle semblait sèche (photos ci-dessous). « Je n’ai même pas eu le temps glisser, le tracteur s’est enfoncé d’un coup, il a commencé à se pencher, j’ai tiré le frein à main et arrêté le contact » rapporte à Vitisphere la vigneronne, qui a réussi à dételer l’épandeur et à le sortir du rang grâce à un télescopique (apporté par un prestataire arrachant une parcelle voisine), le tracteur étant sorti de la boue grâce à un deuxième tracteur. Celui-là même que son père avait planté avec un broyeur la semaine précédente, glissant et tombant dans une autre parcelle.
« Il y a énormément de mouillères. Même là où ça passe normalement » constate Pauline Pradier, qui fait part d’un phénomène d’ampleur. Dans les réponses à sa vidéo sur Instagram, elle a eu des retours d’une trentaine de vignerons ayant connu des galères similaires (dans l’Hérault, le Gard, le Vaucluse…). Alors que ses parcelles ne devraient pas débourrer avant avril, « il est pratiquement impossible de faire rentrer des outils dans les parcelles en plaine. On a fini les engrais, mais on ne peut pas broyer les sarments, travailler le sol… On peut travailler à pied pour plier et lier » note Pauline Pradier, qui s’inquiète de la suite de la saison, notamment pour traiter la pression mildiou qu’elle craint forte ce millésime 2026 : « personne ne sait comment sera la météo ce printemps et cet été. Mais nous sommes déjà partis pour une saison compliquée ».
« Il y a de l’eau dans les rangées : la terre ne boit plus, on ne pourra pas se plaindre cette année de l’eau ! Ça va devenir critique, j’espère que le mildiou n’explosera pas » abonde Didier Gadea, secrétaire général adjoint du Mouvement de défense des exploitants familiaux (MODEF). « Les sols sont gorgés d’eau. Plein de mecs se plantent et ça bloque les travaux, y compris des arrachages (il va falloir reporter les dates de FranceAgriMer pour la restructuration) » note le viticulteur de Montagnac (Hérault), qui se rappelle du millésime 2018 où il avait dû « tout désherber à la machine à dos, il n’était pas possible de rentrer à tracteur ».
Mais « même à pied, on n’accède pas aux parcelles » constate Damien Onorré, le président du Syndicat des vignerons de l'Aude, ayant lui-même les bottes enfoncées à mi-mollet alors qu’il taille une parcelle de chardonnay en plein débourrement : « dans beaucoup de parcelles on n’arrive pas à y accéder pour tailler mécaniquement. Je taille à la main, au taille-haie. Tout bouge vite actuellement, il faut se débrouiller en attendant la fin des pluies et que le soleil sèche tout. » Les travaux du sol et de désherbage s’annoncent compliqués, alors que les premiers traitements se profilent également, la pression mildiou menaçant. « La récolte sera conditionnée cette année aux traitements » note le représentant du vignoble, indiquant que les instances syndicales et consulaires entament des démarches de demande de traitement par drones en cas de besoin. L’obtention de telles dérogations étant ardue, comme en témoigne l’expérience du Var en 2025.
* : Aux difficultés culturales de ce début de millésime précoce s’ajoutent les conséquences du conflit actuel au Moyen-Orient (ouvert depuis le 28 février et les frappes des États-Unis et d’Israël en Iran). Passé de 700 à 900 € les 1 000 litres, le Gazole Non-Routier (GNR) va peser cette campagne viticole. « Ça ne fait plaisir à personne quand les trésoreries sont déjà négatives » pointe Pascal Marié, notant que d’autres hausses de prix auront des impacts : sur l’azote pour les engrais, sur le gaz pour les bouteilles de verre… « Les coûts se superposent, à la fin ça vient plomber une situation déjà très compliquée » indique-t-il, notant des tensions auprès des distributeurs ne voulant plus faire office de banquiers et refusant de faire crédit : « tu veux le produit, tu le paies comptant ».
Le tracteur de Pauline Pradier s'est littéralement enfoncé dans la terre mouillée. Photos : domaine de Vallaurie.




