ans la série de graphiques présentés ce mardi 27 janvier, lors de la réunion du canton de Sauveterre par l’Organisme de Défense et de Gestion (ODG) de l’AOC Bordeaux, toutes les courbes étaient baissières pour les vins tranquilles*. Et celle qui augmentait n’apportait pas de bonne nouvelle comme il s’agit du coefficient moyen de stockage (nombre de mois de commercialisation à partir de la production). Pour l’AOC Bordeaux rouge, il passe de 17,9 mois en 2023-2024 à 21,3 mois en 2024-2025 (quand la moyenne décennale était de 14,8 mois). Un surstockage qui croit malgré les campagnes de distillation (2020-2021 et 2022-2024) et les récoltes historiquement basses (alimentées par les transferts vers les IGP et vins de France, par les campagnes d’arrachage…).
« Quand en 2016 [l’ensemble des vins de Bordeaux] produisait 3,27 millions d’hectolitres, on tombe à 1,86 million hl en 2024 et on devrait être 1,5 million hl en 2025, c’est plus que divisé par deux. Pour l’AOC Bordeaux rouge, c’est divisé par trois : 2 millions hl en 2016, 956 000 hl en 2024 et ce serait 750 000 hl en 2025. C’est divisé par trois » analyse Stéphanie Sinoquet, la directrice de l’ODG, pointant que les aléas climatiques ont joué (mildiou, grêle, sécheresse…), sans oublier la forte baisse des surfaces AOC Bordeaux (de 60 000 ha en 2017 à 40 000 ha en 2025).
Une perte de production qui n’a pas amélioré le surstock, ni la valorisation des vins : « on avait quand même réussi sur les dernières campagnes à stabiliser, même si les prix évidemment n'étaient pas glorieux, autour de 900-950 € du tonneau (955 €/tonneau sur la campagne 2022-2023, 910 € en 23-24 et 943 € en 24-25). Depuis les 5 premiers mois de campagne, le tonneau de Bordeaux rouge est à 852 €, sachant que c'est évidemment une moyenne. On sait qu'il s'échange des prix beaucoup plus bas, beaucoup plus dramatiques, et pour certains plus hauts. Mais voilà, les on n'arrive pas à faire remonter les prix » souligne la directrice, notant que « tant que l’on aura stocks sur bras, ça n’aidera pas à retrouver des prix décents ».
-3 646 €/ha
« Les stocks ont-ils une incidence sur le marché ? Sur la chute des prix, sans doute, mais pour les blancs secs il y a des tensions et pourtant on ne sent pas de rebond, ni sur les ventes, ni sur les prix. Le stock n’est pas la seule clé dans une crise globale » pointe le vigneron Olivier Metzinger, secrétaire général adjoint de l’ODG. Reprenant une étude menée sur la rentabilité d’un échantillon de 40 000 hectares de vignes avec le collectif Viti 33 de 2010 à 2022 pour la mettre à jour avec les données 2022-2025 (rendements, commercialisation, coûts de production, valorisation…), Olivier Metzinger note une accélération des pertes en quelques années pour la production de Bordeaux rouge en vrac : la perte annuelle de revenus de -1 193 €/ha sur la période 2010-2022 (sur 23 300 ha en vrac) tombe à -3 646 €/ha en 2022-2025 (sur 18 200 ha en vrac). Une accélération des pertes de revenus qui s’explique par la baisse des cours (monté à 1 500 €/tonneau en 2017-2018, tombé à moins de 1 000 € depuis 2019), des rendements (-21 %, entre 46 hl/ha en 2010-2022 et 37 hl/ha en 2022-2025)…
Avec cette étude, la question pour Olivier Metzinger est de savoir s’il faut « continuer de produire des vins qui ne font qu’appauvrir les vignerons ? », avec ce que cela implique d’arrachage massif. Car « ce n’est pas vous sur vos exploitations qui ne faites pas votre boulot, c’est la filière dans son ensemble qui n’arrive plus à rémunérer le travail » et doit déterminer comment « créer les conditions de rétablissement de la rentabilité au-delà des volumes vendus ». Olivier Metzinger croyant qu’il est possible « de réfléchir ensemble avec le négoce sur les moyens de sortir la filière Bordeaux de la crise », quitte à adapter la production au niveau de valorisation possible.
« Le mot crise, c'est un mot qui est relativement faible. Je dirais plutôt que l’on fait face à l'effondrement économique » poursuit Michel-Éric Jacquin, le président de l’ODG, pour qui « on est dans le gouffre, on ne sait pas où ça va s'arrêter. Donc on essaye de faire ce qu'on peut. » Avec des pistes travaillées localement : ouverture sur l’augmentation des rendement pour l’amélioration de la rentabilité, discussion sur l’évolution des missions et de la localisation de l’ODG, fermeture sur une augmentation des cotisations syndicales… Et mobilisation contre les prix cassés des vins vendus aux enchères des liquidations judiciaires. « Cela peut être 100 € le tonneau. C’est très grave, si on trouve en linéaire des bouteilles AOC Bordeaux à 80 centimes, c’est la fin pour tout le monde » alerte Michel-Éric Jacquin, qui vient d’apprendre que les mandataires peuvent faire des ventes à l’amiable avant les enchères pour espérer gagner plus. Un risque supplémentaire de dévalorisation alors que 45 000 hectolitres de vin auraient été liquidés l’an passé : un volume qui pourrait augmenter en 2026.
Nationalement, l’ODG des Bordeaux soutient les demandes de la Confédération nationale des producteurs de vins et eaux-de-vie de vin à appellations d'origine contrôlées (CNAOC – la Maison des Vignerons) sur la mise en place par décret d’un déclinaison viticoles des Organisations de Producteur (OP), la révision de la loi Egalim (actuellement il n’y a pas de calendrier politique), l’application de l’article européen 172 ter sur les prix d’orientation des vins AOP (l’outil 210 bis sur les vins bio et HVE n’ayant pas généré de consensus entre viticulture et négoce à Bordeaux).
« Ces outils ne feront pas vendre plus, ils ne donnent pas soif, mais ils peuvent mettre des garde-fous et nous protéger » défend Michel-Éric Jacquin, assenant que « maintenant, ça suffit, on doit gagner de l'argent, on doit vivre de notre métier et c'est ça notre seul objectif ». Les prix cassés brisant des vies, comme en témoigne la minute de silence ouvrant cette réunion de Saint-Brice en la mémoire de Jonathan Meyer.
* : Si leurs commercialisations marquent le pas en vrac (mais pas en bouteilles), les crémants de Bordeaux continuent de performer, avec des cours moyens de 1 584 €/tonneau sur les 5 premiers mois de la campagne 2025-2026.




