es côtes-du-Rhône en rogne. Ce lundi 19 janvier, plus d’une centaine de vignerons du Vaucluse, de la Drôme et du Gard sont partis d’Orange pour visiter trois négoces et un bureau de courtage, afin d’y déposer des bennes de ceps de vignes, les interpeler sur leurs pratiques commerciales et les inviter à une réunion se tenant le jeudi 29 janvier à la chambre d’Agriculture du Vaucluse pour rétablir des prix rémunérateur dans l’appellation régionale des Côtes-du-Rhône. « On est venu leur dire que partager la valeur, ce n’est pas que des mots » explique Jordan Charransol, président des Jeunes Agriculteurs du Vaucluse (JA 84). Le viticulteur et maraîcher de Valréas pointe qu’« il y a de l’argent à faire avec le vin, mais pas sur le dos des vignerons. Le prix du vin dans les linéaires est cher par rapport à ce qui nous est payé. Du gâteau il y en pour tout le monde, il faut des parts équitables : normal. »
Lors de la manifestation, un camion chargeant des vins vers l’Allemagne et Lidl affichait sur ses papiers un prix d’achat de 112 €/hl alors que « les producteurs ont besoin de 157 €/hl juste pour équilibrer leurs charges, et encore c’est difficile avec le rendement actuel » rapporte Sylvain Bernard, le président de la Fédération Départementale des Syndicats d'Exploitants Agricoles du Vaucluse (FDSEA 84), le maraîcher d’Uchaux ajoutant que parmi les viticulteurs présents, un venait de signer au négociant visité des côtes-du-Rhône du millésime 2025 au prix de 70 €/hl : « il achète à moins de la moitié du coût de production et arrive à s’en sortir, sans perte argent, mais les producteurs sont séchés sur place, ça ne peut plus durer. On était déjà venu voir ce négociant l’an dernier et il promettait de ne pas acheter en dessous des 120 €/hl annoncés par le syndicat » AOC fin 2024.
Alors que l’interprofession des vins du Rhône (Inter Rhône) vient de publier des prix d’orientation (en bio et HVE) et que le syndicat général des vignerons des Côtes-du-Rhône se mobilise pour doter la filière d’outils de revalorisation (avec des textes européens et français), les manifestants expriment leur ras-le-bol face à l’ampleur de la crise qui frappe la vallée du Rhône : « c’est un cataclysme qui est en train de se produire, on voit le territoire s’effriter et mourir. Il y a eu les arrêts de mines dans le Nord, avec des villages fantômes, il risque d’arriver la même chose ici » alerte Julien Latour, le secrétaire général adjoint FDSEA84. Président du comité technique SAFER Vaucluse, le vigneron de Violès dénonce de la part de la grande distribution des « propositions d’achat plus basses cette année. Baisser le prix du vin est indécent, on vend déjà à perte. Alors que l’on n’a plus de stock et que la récolte 2025 est historiquement basse. Ce n’est pas audible. Les négociants doivent répondre par des propositions aux coûts de production pour mettre la pression sur les centrales d’achat : vous annoncez -20 %, il faut +60 %. L’idée n’est pas de taper sur les négociants, mais de mettre tout le monde autour de la table » ce 29 janvier.
Y compris la grande distribution. « Il faut qu’il y ait tous les négociants, surtout les gros opérateurs en Côtes-du-Rhône, et les acheteurs de la grande distribution. Ceux qui ne seront pas là, on ira les chercher » prévient Sylvain Bernard. « On convie aussi les Grandes et Moyennes Surfaces (GMS) pour voir qui ne partage pas la valeur » précise Jordan Charransol, notant que « quand on parle avec le négoce il nous dit que les petits prix sont la faute des GMS. Quand on demande aux GMS on nous répond que c’est à cause des négociants. Les viticulteurs se font toujours avoir, nous sommes toujours la variable d’ajustement. On va les aider à s’entendre. » Ce que confirme Sylvain Bernard : « tout le monde n’assume pas et ils se renvoient la balle. Il n’est plus question qu’ils rentrent en négociations commerciales sans la production. »
Rappelant que le vignoble a autant besoin du négoce que les négociants ont besoin de vignerons, Julien Latour s’indigne des prix : « quand vous allez en grande distribution, il n’est pas normal que le prix d’un vin AOC puisse être inférieur à de la Villageoise, 2,5 € le litre de vin rosé de la Communauté Européenne. Une appellation assure un cahier des charges, des contrôles, une démarche environnementale, un entretien du territoire… Ce n’est pas audible que le prix d’un vin AOC soit inférieur à 4 € la bouteille. Il faut que tout le monde ait à manger. L’esprit, c’est de pousser tous ensemble. »
Disparition d’unité syndicale
Une communion qui semble se fissurer dans le vignoble. La FDSEA 84 a ainsi publié sur sa page Facebook une alerte enlèvement au nom de Damien Gilles, le président du syndicat des vignerons des Côtes-du-Rhône, pour épingler son absence à la manifestation du 19 janvier (la publication a été retirée, voir capture d’écran ci-dessous). « Le syndicat [des Côtes-du-Rhône] l’a très mal vécu » reconnait Sylvain Bernard, expliquant que si Damien Gilles avait des réunions à suivre en Gironde (notamment un conseil d’administration de la CNAOC à Saint-Émilion ce 20 janvier), « il aurait été de bon ton qu’un représentant au moins du syndicat soit en première ligne pour porter les messages aux négociants. Quand on veut on peut : moi je ne fais pas de vigne et j’ai passé la journée avec les collègues. L’an dernier on poussait tous ensemble, cette année on a l’impression d’un soutien du bout des lèvres. » Contacté, le syndicat des vignerons des Côtes-du-Rhône indique ne pas souhaiter commenter.

L'alerte publiée par la FDSEA 84, qui a depuis retiré ce montage.
Pour la suite du mouvement, un autre sujet inquiète Sylvain Bernard : la pression sur des vignerons pour qu’ils ne manifestent pas. « Certains ont été appelés par des négociants, des coopératives ou des acheteurs pour être mis sous pression. On n’est pas loin des pratiques mafieuses. Nous n’étions que 150 manifestants hier, on aurait dû être 450 ou 500 pour les Côtes-du-Rhône. J’entends que certains absents sont démotivés, mais certains ont été appelés pour des insinuations et pas loin de menaces. »
« On nous paie en dessous de coûts de production : on perd de l’argent chaque année » exprime Jordan Charransol, soulignant que si les prix d’achat baissent de la part du négoce, en rayon de la grande distribution ils augmentent : « moins que notre baisse, mais ils augmentent ». Photos : FDSEA/JA.



