evant le flot de visiteurs accueillis pendant le salon Wine Paris (8-11 février) sur le stand de la cave de Cairanne (129 adhérents pour 1 600 hectares dans le Vaucluse), Denis Crespo, son directeur général, est satisfait : « on commence à récolter ce que l’on a semé depuis 10 ans » en termes de réorientation de la production attirant les dégustateurs et acheteurs, mais aussi d’amélioration des comptes alors qu’il avait pris en juin 2015 la direction d’une cave coopérative en plein redressement judiciaire. Ouverte depuis le jugement du 21 mars 2014 par le tribunal de Carpentras (pour cessation des paiements au premier septembre 2012), cette procédure aboutissait fin 2015 sur un accord de remboursement de la dette de 8 millions d’euros sur 14 ans (dont 5 millions € de dette bancaire). Sans attendre 2029, ce plan est en passe de s’achever plus tôt que prévu.
« Grâce au Crédit Agricole, on rachète 2,4 millions d’euros de dette en avance pour l’étaler sur 10 ans » annonce Denis Crespo, une évolution qui va redonner à la cave des facilités de financement et de paiement qui lui étaient jusque-là interdites. À contre-courant de la tendance actuelle de fragilisation des coopératives, la cave de Cairanne démontre qu’« il existe des modèles qui fonctionnent » comme le pose Denis Crespo, pour qui la seule voie de sortie de crise possible est révolutionnaire à la production, pour relancer la commercialisation et regagner en rémunération.
Se souvenant de l’entretien d’embauche qu’il avait sollicité en 2015 pour prendre la direction de la cave de Cairanne, Denis Crespo revoit un conseil d’administration « mort dans sa tête ». Amateur de grand écart, ayant été le régisseur d’un domaine emblématique du vin nature dans le Rhône (Rouge Garance de Claudie et Bertrand Cortellini avec feu Jean-Louis Trintignant) et d’une cave du Gard* (les Coteaux de Fournès, depuis absorbés par les Vignerons de Remoulins), Denis Crespo a voulu combiner à Cairanne les ambitions qualitatives du monde des sans sulfites aux enjeux quantitatifs de l’univers des coopératives : « quand ils m’ont donné le poste, je les ai prévenus qu’il fallait tout changer, qu’il fallait faire la révolution. Ils m’ont donné les clés en juin 2015, on a vinifié sans soufre des vins aux profils plaisants, sur la maturité et la sucrosité, on a lancé de nouvelles cuvées en février 2016 et le retournement a commencé en séduisant des cavistes, des restaurants, de l’export… »
Appliquant également une politique volontariste sur le vrac en partenariat avec des négociants rhodaniens, la cave de Cairanne a diversifié ses réseaux commerciaux (65 % vrac, 35 % bouteille à l’export, en restauration, cavistes…) pour arriver à 9,6 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025. Une performance économique qui a mis du temps à être perçue par les financeurs, relève Denis Crespo. Pour lui, c’est la consécration du prix de la meilleure cave coopérative de 2024 par la Revue du Vin de France qui a changé la donne et le regard porté sur la coopérative. Désormais, Denis Crespo peut l’affirmer : « ça marche pour Cairanne. Je ne fais pas claquer mes bretelles, mais j’affirme que ce modèle est transposable. On peut s’en sortir, il faut avoir le courage de se remettre en question sur sa production et ses produits. Je suis convaincu que les problèmes du vin ne sont pas un problème de production, mais de vente. »
Et d’adaptation de l’offre à la demande. « Le problème dans la viticulture, c’est que pour que ça change, il faut être en crise », regrette Denis Crespo. Qui rapporte que l’article de la RVF sur le trophée 2024 a inspiré un autre directeur de coopérative en difficulté, lui ayant raconté qu’alors que son entreprise sombrait il a voulu suivre l’exemple disruptif de Cairanne et réussit à remonter la pente depuis. Alors que les structures coopératives sont à la veille d’une restructuration d’ensemble, Denis Crespo partage une crainte : que la crise ne pousse à des fusions entre coopératives plus malades que bien portantes. Pour réussir un rapprochement, il faut pour lui « un attelage gagnant-gagnant », comme en 2020 quand la cave de Cairanne s’est liée à Cécilia (la coopérative de Sainte-Cécile-les-Vignes), « ils avaient du vin bio mais pas de trésorerie et nous avions de la trésorerie mais pas assez de vins bio » résume Denis Crespo, qui se rappelle d’une fusion suivie comme le lait sur le feu en pleine crise covid et sans pouvoir avoir recours aux Prêts Garantis par l’État (PGE) à cause de la procédure de redressement. Mais ça, c’était avant.
* : Après 13 ans sur le domaine Rouge Garance et sa cuverie de 1 600 hectolitres, le passage en 2010 à l’imposante cave de 20 000 hectolitres de Fournès reste un choc pour Denis Crespo : « je me sentais comme un Lego dans le cuvier. J’en ai eu une crise d’urticaire de stress. Mais je me suis lancé avec l’idée de faire un grand vin à échelle industrielle : ça a marché. »




