ue se passerait-il si le vignoble bordelais généralisait le recours à l’irrigation ? « C’est simple : les besoins en eau de la Gironde doubleraient, et c’est tout à fait impossible ». Bruno de Grissac, directeur du Syndicat Mixte d’Étude et de Gestion de la Ressource en Eau du département de la Gironde (SMEGREG) et acteur clé de la Commission locale de l’Eau (CLE), surveille les débats autour de l’irrigation dans le vignoble de Bordeaux, à distance mais avec une certaine inquiétude. Son point de vigilance ne concerne ni les questions de terroir, ni l’image des vins bordelais, mais la ressource en eau. Pour irriguer leurs vignes en été, les vignerons de Bordeaux n’ont pas cinquante options.
Option 1 : le réseau d’eau potable
La plus facile d’accès consiste à se brancher sur le réseau d’eau potable, et c’est d’ailleurs ce qu’ont choisi plusieurs entreprises. Cette stratégie, en plus de coûter, dit en creux le manque de préparation et d’équipement dédié, avec pour conséquence des abus. Du 25 juillet au 15 août 2022, à Pomerol, une surconsommation de 30 000 m3 avait ainsi été observée localement, retracée par le syndicat d’eau local jusqu’à des domaines viticoles irrigants. L’opération, en pleine période de restrictions préfectorales, avait choqué élus et riverains. Désormais, le mot d’ordre pomerolais semble être d’éviter de reproduire ce scénario.
Option 2 : le forage dans la nappe
Une autre option, tout aussi critiquée mais plus discrète, consiste à puiser directement dans la nappe éocène. Cette poche d’eau souterraine très pure alimente en eau potable toute l’agglomération bordelaise. Elle est très fragile, car surexploitée en plusieurs points. L’idée de voir s’y multiplier des forages pour les besoins du vignoble n’entre absolument pas dans les stratégies des pouvoirs publics, soucieux de préserver cette ressource stratégique. Aujourd’hui, les forages agricoles sont donc très encadrés, et restreints le plus possible.
Pourtant, en 2022-2023, le domaine Lafleur, à Pomerol mais plus en AOC depuis sa sortie sur l’irrigation pendant le millésime 2025, a réalisé un forage… Tout en restant dans les clous de la réglementation. Grâce à ce que le président de la CLE appelle « une faille réglementaire ». Le forage autorisé ne concerne en effet qu’un prélèvement de 1 000 m3 maximum par an, le faisant entrer dans la case des « forages domestiques », à la réglementation beaucoup plus légère.
« Ce forage ne servira pas à irriguer, mais au chai », justifie Baptiste Guinaudeau, à la tête du château Lafleur. « Puiser dans la nappe nous permet d’avoir une eau sans chlorine, notamment », et ce sans aucune filtration.
Avis négatif
Consultée par les services de l’Etat, la Commission Locale de l’Eau a tout de même émis un avis négatif sur le projet en octobre 2023 : « Le projet d’exploitation de l’Eocène centre est jugé non compatible avec le SAGE Nappes profondes de Gironde et non conforme à son Règlement », peut-on lire sur l’avis. Le coût du projet (plus d’un million €) alerte notamment la CLE, pour son décalage avec l’usage déclaré. « J’espère que l’Etat contrôlera les volumes prélevés », glisse Bruno de Grissac. La CLE ne détecte pas de multiplications de demandes de forages de ce genre dans le vignoble, « pas encore en tout cas ». Mais le directeur du SMEGREG reste vigilant : dans les Pyrénées-Orientales, la préfecture a été contrainte en 2025 de régulariser a posteriori 1000 forages agricoles clandestins.
L’option des réserves et des palus
Pour recharger les sols de 0,7 ha de son vignoble en juin, Baptiste Guinaudeau a utilisé la dernière solution possible : la réserve en eau. Plus précisément l’eau des palus, issue des débordements quotidiens de la Dordogne dans des petits étangs et mares. 250 m3 ont ainsi été transportés, en cinq apports, jusqu’au vignoble pomerolais, depuis des palus acquises dans ce seul but. Pour les experts de la Dordogne, cette rivière, déjà très sollicitée, peut encore en théorie fournir facilement de l’eau… A condition que les irrigants ne se multiplient pas, et sans doute pas très longtemps : à moyen terme, la salinisation des palus, phénomène irréversible dû à la montée du niveau de la mer, risque de fermer cet accès.
Reste la dernière option : le stockage d’eau de pluie. C’est la solution que préconise l’expert sur l’irrigation de la Chambre d’Agriculture, Thomas Larrieu. Plusieurs domaines viticoles se seraient d’ailleurs discrètement équipés de réserves souterraines, en prévision des besoins futurs. Mais de l’avis général, la culture du "manque d’eau" fait encore défaut dans le vignoble bordelais, plutôt expert de "l’excès d’humidité". Techniques de stockage d’eau et outils collectifs de gestion de l’irrigation restent donc à construire… Si le vignoble choisit cette voie. Les scientifiques, qui alertent sur la hausse des besoins en eau de la vigne, préconisent plutôt l’adaptation du matériel végétal et des pratiques culturales.




