aut-il passer à la vitesse supérieure pour le matériel végétal ? Jean-Philippe Gervais, directeur du pôle technique du Comité Bourgogne, estime que oui. “Les baisses de rendement et l’évolution qualitative des moûts deviennent préoccupantes. Le matériel végétal est un levier essentiel, et son évolution passera peut-être par l’innovation de rupture, face à la lenteur des méthodes de sélection classiques”.
Et ce ne serait qu’une question de temps : l’Union Européenne s’apprête à assouplir sa réglementation sur les Nouvelles Techniques Génomiques (NGT). Loïc Le Cunff, généticien à l’Institut Français de la Vigne et du Vin (IFV), résume le projet. “Le texte va distinguer les nouvelles techniques génomiques entre NGT 1 et NGT 2. Les NGT 1 seraient considérées comme des plantes conventionnelles car elles miment des mutations naturelles. Les NGT 2, impliquant l'insertion d'ADN étranger, resteraient classées comme OGM. C’est une rupture car nous aurons demain des variétés avec des "technologies embarquées".”
Ces NGT 1 “peuvent être comparées à un éditeur de texte. Lorsqu'on identifie une erreur ou un caractère à modifier, on utilise une enzyme pour couper l'ADN à un endroit très précis, au nucléotide près.” Un véritable ciseau moléculaire, “qui permet de rester dans un fond génétique connu, contrairement à l'hybridation sexuelle qui crée une nouvelle variété”. Ainsi “tous les autres gènes qui font qu'un pinot noir est un pinot noir ne sont pas touchés. » On pourrait, par exemple, “supprimer seulement un gène permettant à l'oïdium de pénétrer dans les cellules”.
Une possibilité à la fois porteuse d’espoir et troublante. Où s’arrêter? Loïc le Cunff rassure. «Dans son projet, l'Europe a tracé des lignes rouges : interdiction d'utiliser ces technologies pour créer des résistances aux herbicides ou pour que la plante produise ses propres insecticides. On limite également à 20 le nombre de modifications pour mimer le rythme des mutations naturelles. Ces garde-fous sont là pour éviter les dérives passées des OGM et s'inscrivent dans le cadre du Green Deal. »
Autre préoccupation majeure de la filière : l’acceptation par le consommateur. Vincent Bottreau, régisseur du domaine d’Ardhuy, interpelle l’expert. “Comment expliquer aux clients que ces technologies sont une solution pour traiter moins et protéger l'environnement ? Il y a un risque de confusion avec les OGM des années 1990. Nous avons besoin d'un discours commun et transparent pour faire preuve de pédagogie.” D’après Loïc Le Cunff, “l'étiquetage devrait a priori s'arrêter au plant de vigne ; il n'y aurait pas de mention obligatoire sur le produit fini, le vin étant alors considéré comme issu de plantes conventionnelles.”
Enfin, quid de la propriété de ces plants “édités”? : “Allons-nous garder la main sur notre matériel végétal ou est-ce que ce sera juridiquement beaucoup plus complexe avec l'arrivée des brevets?”, s’inquiète Vincent Bottreau. Certes, “le coût des plants augmentera probablement à cause des royalties perçues au moment de la vente”, admet Loïc Le Cunff. Toutefois, “des discussions sont en cours au niveau européen pour que ces brevets soient accessibles et qu'aucune holding ne puisse bloquer l'accès au matériel végétal, qui reste la brique de base pour tous”, rassure l’expert.
Reste à patienter pour voir ces évolutions réglementaires entrer en vigueur. “Si le texte est voté, comme prévu, dans les mois qui viennent, une mise en application pourrait intervenir deux ans après. Si on ajoute le temps de développement de variétés spécifiques à la France, je tablerai plutôt sur une échelle de dix ans.”



