orsqu'il s’est lancé dans le surgreffage il y a une quinzaine d’années avec son frère Grégory, Jérôme Ragueneau, le co-gérant de la société Vitigreffe à Roquevaire dans les Bouches-du-Rhône était loin d’imaginer l’engouement des vignerons pour cette technique.
“Il y a 15 ans, on surgreffait surtout des vieilles vignes auxquelles les vignerons voulaient redonner un peu de vigueur. Aujourd’hui la donne a changé. On surgreffe des vignes de moins de 10 ans car les vignerons veulent changer de cépage sans passer par la case arrachage”, constate Jérôme Ragueneau.
Chez Vitigreffe, la demande explose de 25 à 30 % chaque année depuis 2021 et aucune région ne semble épargnée. “En Provence, les ventes de rosés sont en berne, on nous demande de surgreffer des blancs. Les vignes sont récentes et en bon état, le goutte à goutte est en place, c’est simple à mettre en œuvre. Idem dans le Val de Loire et dans le Bordelais, les vignerons se séparent des rouges, moins demandés, pour surgreffer des blancs, plus porteurs sur les marchés actuels. Mais en Alsace c’est l’inverse : le pinot noir détrône le pinot gris ou le gewurztraminer, deux cépages boudés par le consommateur.”
En revanche, chez Worldwide Vineyards, leader du secteur en France, la demande est stable. “Nous observons une forte hausse en Alsace et à Bordeaux, ces trois dernières années, mais une baisse dans le Midi, rapporte son directeur Marc Birebent. A Bordeaux, des vignerons et même des grands châteaux médocains veulent réduire à très court terme leur production de merlot qui ne se vend plus pour aller conquérir des marchés de niche avec des vins blancs secs tranquilles ou pétillants. Certains optent pour du sauvignon, d’autres pour du chardonnay ou des cépages plus exotiques pour la région comme le vermentino ou le chenin.”
C’est le cas de Frédéric Veron, propriétaire du Château les Tours Seguy à Saint-Ciers-de-Canesse dans les côtes de Blaye. Fin mai 2025, il a surgreffé un hectare de chardonnay et 30 ares de viognier sur une parcelle de merlot. Avec l’ambition de proposer à ses clients d’ici deux ans deux vins blancs secs et pourquoi pas un pétillant.
“Depuis 2023, je vends dejà un blanc de noir en vin de France issu de merlot et de cabernet franc. Un véritable succès. On en vend 4000 bouteilles par an, à 13 euros TTC la bouteille alors que les ventes de rouge sont en chute libre. Il fallait réagir vite et le surgreffage est apparu comme une évidence ”, souligne le vigneron qui ne regrette en rien son choix. “Aujourd’hui sur mes 13 hectares en production, j’ai surgreffé 1ha30 et je prévois d’arracher 4 ha de rouge au printemps. En réduisant ma surface de production à 9 ha et en proposant de nouvelles cuvées d’ici 2027, j’espère sortir de la crise”, confie-t-il.
A Conne-de-Labarde en Dordogne, David Fourtout, a lui aussi fait le pari du sugreffage pour son château les Monderys qu’il a acquis en 2022. “Les 10 hectares du domaine sont nichés en haut d’une butte sur le point culminant de l’appellation Bergerac. Avec le réchauffement climatique, les cépages n'étaient plus en adéquation avec l'exposition des parcelles. Il fallait s'adapter rapidement pour ne pas pénaliser la commercialisation des vins. Le surgreffage est apparu comme la technique la plus appropriée”, indique-t-il.
En juin 2022, Worldwide Vineyards vient surgreffer du cabernet-sauvignon sur 1,1 ha de sémillons exposés plein sud, qui manquaient cruellement d’acidité à la vendange. “Quand on a vu la qualité de ces raisins rouges l’année suivante, on n’a pas hésité à surgreffer d’autres parcelles, relate David Fourtout. Dans celles exposées au nord et à l'ouest, le long d’une forêt, les sémillons et les merlots ont laissé place à des sauvignons blancs dont la fraîcheur et l’acidité ont besoin d’être préservés en été. Sur les vignes à l’est, on a installé les merlots, peu friands des coups de chauds d’après-midi.”
En 4 ans, David Fourtout, a surgreffé 4 de ses 10 hectares de vignes. “ Comparé à une plantation, ça nous a permis de conserver l’enracinement profond des pieds âgés de 60 à 80 ans pour faire face aux épisodes de sécheresse. En 2025, les rendements en appellation Bergerac affichent entre -10 et -25% par rapport à 2024 à cause de la canicule. Au domaine, on a fait +10% sur les blancs et +25% sur les rouges grâce au surgreffage”, se félicite le vigneron.
A Saint-Lothain dans le Jura, c’est pour pallier un problème de rendement que Didier Grappe, vigneron a surgreffé une parcelle de 25 ares de trousseau en juin 2025. “On ne récoltait qu’une fois tous les 4 ans, déclare ce vigneron à la tête d’un domaine de 5 ha. C’est une parcelle exposée plein sud qui démarre toujours très tôt. Quand elle ne succombe pas aux gelées de printemps, elle croule sous les attaques de mildiou. Le trousseau est particulièrement sensible à cette maladie. Or cette parcelle est située en plein cœur du village. Avec les riverains à proximité, c’est compliqué de la traiter.”
Pour résoudre le problème, Didier Grappe l’a surgreffée avec du seyve-villard 5-276, une variété résistante dont il connaît les atouts puisqu'il en cultive depuis 11 ans. “Plus besoin de traiter la parcelle, un palissage appliqué suffit pour lutter contre les maladies cryptogamiques et en cas de gelée de printemps, les contre-bourgeons sont productifs. Tout ça en conservant le système racinaire en place depuis 20 ans. C’est magnifique”, s’exclame-t-il.
Prêt à renouveler l'expérience, Didier Grappe songe déjà à surgreffer en 2027 une parcelle de chardonnay très sujette à l’oïdium. Pour les vignerons qui l’ont essayé, il n’y a pas à dire, le surgreffage est la solution à de nombreux maux.
Au château Fonplégade, à Saint-Emilion, Romain Gonzalez, le directeur technique, a fait ses calculs. “En 2022, pour surgreffer 4200 pieds, soit 50 ares de vigne, Worldwide Vineyards nous a facturé 11400 euros. Auxquels il a fallu ajouter les frais de logement des greffeurs et le salaire d’une personne à temps complet pendant 4 mois pour l’entretien et le suivi de la parcelle. Soit un coût assez proche de celui d’une plantation neuve qui se situe entre 35000 et 40000 €/ha à Saint-Emilion. Cependant, l’énorme différence c’est la perte de récolte avec l’arrachage. Quand on arrache on perd au moins trois ans de production, voire plus avec un repos du sol. Quand on surgreffe, on bénéficie de la vigueur d’une vigne déjà en place depuis 10 ou 15 ans et on ne perd qu’une année de récolte”.


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