ous relevez 270 défaillances d’entreprises viticoles en 2025, soit une forte augmentation de 26 % des procédures collectives ouvertes par rapport à 2024. Avec 73 liquidations judiciaires (+55 %), 158 redressements (+16 %) et 39 sauvegardes (+26 %), la filière vin continue-t-elle de se fragiliser dangereusemen
Thierry Millon : Sur l’ensemble de l’économie française la hausse des défaillances est de +3 %. La filière viticole est à +26 %, il se passe quelque chose d’assez symptomatique. Quand ces chiffres sont très hauts, il s’agit généralement d’activités particulières qui tombent, comme la livraison de pizzas à domicile. Mais quand on a +26 % pour des acteurs structurés et structurants de l’activité française, il y a de quoi être attentif. Allez au tribunal suffisamment tôt pour qu’il puisse vous proposer une configuration de sortie la plus convenable pour vous, pour vos salariés et pour vos partenaires, notamment financiers qui sont les nerfs de ces décisions. Il ne faut pas se mettre en défaut de relation avec les prêteurs qui vous font confiance depuis votre installation.
Que tous ceux qui hésitent à aller voir le tribunal aillent le faire. Malheureusement, c’est une culture qui a du mal à changer en France. Nous avons banni le terme de faillite depuis presque 50 ans et nous avons toujours l’impression que ceux qui y vont sont pointés du doigt. Ce n’est pas de ça dont il s’agit. Le tribunal est là pour accompagner les entreprises dans leur rebond, la procédure collective consiste à geler les remboursements pendant un temps. Dans tous les métiers qui ont du patrimoine, particulièrement viticole, nous avons des décisions judiciaires plus favorables à l’accompagnement et à la poursuite d’activité. Ce sont des profils d’entreprises qui ont suffisamment de garanties à mettre sur la décision du tribunal pour qu’il accepte la poursuite d’activité.
Si le quart des procédures collectives ouvertes pour la viticulture en 2025 sont des liquidations directes, vous soulignez qu’il s’agit d’un taux bien plus bas que la moyenne de 67 % sur l’ensemble des secteurs. Mais sans renversement de vapeur, les sauvegardes et redressements d’aujourd’hui seront les liquidations de demain…
Si l’on compare l’ensemble de l’économie, qui est au deux tiers de liquidation directe, et la viticulture qui est au quart, il y a un gros écart qui permet de rester positif. Même s’il y a toujours trop de liquidations, j’en conviens. Rentrer dans un plan ne veut pas dire que l’on sort d’affaires. Comme pour des investissements à l’installation, il ne faut pas perdre de vue qu’avec un plan adopté il faut assurer le remboursement de ses prêts et dettes, en ayant besoin d’être profitables. Gagner suffisamment d’argent ne paraît pas compliqué quand on l’écrit, mais à vivre au quotidien c’est une autre affaire, qui nécessite d’être encore plus performant que les autres. C’est pour ça qu’il faut laisser du temps pour retrouver de l’oxygène.
Le secteur viticole a effectivement des points de souffrance, mais il y en a aussi d’espoir. Il a besoin de trouver du chiffre d’affaires et d’avoir des capacités de production qui sont à la hauteur de ce qu’il peut engager. Les politiques d’arrachage peuvent être un moyen de soigner des cicatrices profondes, mais c’est un objectif de gestion, ça ne peut pas être un objectif de croissance. La question du développement commercial se pose, avec des produits répondant aux demandes. Il faut aussi envisager la croissance en dehors des frontières. La signature de l’accord du Mercosur peut être regardée avec défiance, cela peut être un moyen de trouver des débouchés intéressants pour la filière.
Géographiquement, on note un nouveau bond des défaillances viticoles en Nouvelle-Aquitaine (154 procédures collectives, +20 %), une forte augmentation en Auvergne-Rhône-Alpes (18 défaillances, +39 %) et un repli en Occitanie (43 défaillances, -9 %). Le signe de dynamiques régionales très contrastées ?
Si cela touche plus la Nouvelle-Aquitaine, il n’est pas question de croire qu’il s’y trouve plus de mauvais gestionnaires. Nous ne sommes pas dans le schéma de domaines plus fragiles au même endroit et il faut se questionner sur les risques de propagation. Est-ce que la Bourgogne est invincible ? L’Occitanie est moins fortement touchée, mais il faut s’assurer que ce n’est pas une parenthèse alors que le rythme allait à hausse. Chaque territoire doit s’inspirer de ce qui peut être relevé et mis en place en Nouvelle-Aquitaine pour affronter une crise qui peut toucher l’ensemble du territoire.
Dans la typologie des entreprises viticoles en défaillance, ce sont essentiellement des entreprises de moins de trois salariés. Parce que ce sont les plus exposées économiquement et humainement ?
D’une façon générale, ce sont les entreprises les plus petites qui souffrent le plus, quelle que soit l’activité. Les trois quarts des défaillances de notre pays quel que soit secteur, ont moins de trois salariés. Il n’y a pas de raison que le secteur viticole y échappe. Sachant que pour les métiers qui font appel à des saisonniers, ils ne sont intégrés dans les effectifs. Il y a pour les petites comme les grosses structures qui tombent un effet domino sur les partenaires de commerce. Comme dans l’industrie, il faut voir l’ensemble des effets au-delà des seuls viticulteurs et les impacts sur les prestataires, fournisseurs… Non seulement la viticulture souffre, mais aussi ses partenaires.
Ressentez-vous un désengagement bancaire dans la filière vin expliquant ces défaillances toujours croissantes ?
Le fait est qu’il y a deux typologies d’emprunts et par conséquent de risques. Si vous allez voir votre banquier pour de l’investissement, il peut suivre, mais si vous lui demandez une ligne de trésorerie, là il est plus hésitant de façon générale. Le montant des crédits à court terme sont en recul mois après mois. Est-ce que cela traduit que les boîtes les sollicitent moins ou que les banquiers prêtent moins, ce n’est pas facile à dire lorsque le crédit coûte et n’est sollicité qu’en cas de besoin : la demande et la distribution de crédit se contractent. C’est normal, nous avons 70 000 faillites dans l’ensemble de l’économie française, les assureurs et banquiers ont aussi besoin de se protéger. Nous pouvons comprendre qu’ils se retranchent derrière des critères de décision plus stricts.
Quelles sont les perspectives pour l’économie viticole alors que des aides aux trésoreries sont annoncées ? A-t-on touché le fond ou est-ce que cela peut encore s’enfoncer et se généraliser ?
On peut imaginer que la viticulture, comme l’ensemble de l’économie française, soit sur un plateau de risque, de défaut, de sinistre. On espère désormais s’engager sur une meilleure trajectoire. Mais ça ne veut pas dire que l’on pourra danser sur la table la semaine prochaine. Le contexte reste difficile. Si l’essentiel des remboursements covid a été fait, des PME arrivent ce printemps avec des risques à leur dernière échéance de Prêts Garantis par l’Etat (PGE).
On reste sur une trajectoire de signaux qui s’améliorent : plus d’entreprises sont dans une normalité de trésorerie, les retards de paiement des entreprises s’améliorent depuis l’été… Pour la filière viticole, il faut un redressement de sa clientèle de la restauration, dont l’activité ne donne pas de signe d’amélioration, on reste sur des schémas de défaut sévères. Dans ce secteur comme dans d’autres, il y a tellement de disparitions d’entreprises qu’à un moment donné la taille du gâteau deviendra suffisante pour ceux qui auront tenu. Pour l’instant, on n’y est pas. Ce qui ne fait pas les affaires de la viticulture.



