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Beaujolais nouveau

Les vignerons manifestent devant Castel et contre la chute des cours

Vendredi 16 octobre 2020 par Alexandre Abellan

« Nous sommes restés une heure sur site. Il n’y a pas eu de blocage ni de violence » explique David Ratignier.
« Nous sommes restés une heure sur site. Il n’y a pas eu de blocage ni de violence » explique David Ratignier. - crédit photo : DR
Dénonçant la sélection qualitative des vins primeurs en vrac du négociant, une centaine de viticulteurs offre des stages de dégustation à ses acheteurs, à l’occasion d’une manifestation matinale et syndicale témoignant des inquiétudes sur l'évolution des prix.

Bouillonnant face à la baisse actuel du cours des primeurs, le vignoble du Beaujolais exprime sa colère de manière bon enfant. Tôt dans la matinée du 16 octobre, l’entrée du site de Castel Frères à Saint-Priest (Rhône) accueille une manifestation des sections viticoles de la Fédération Des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FDSEA), de la Coordination Rurale et de la Confédération Paysanne, le tout sous l’égide du syndicat de l’AOC Beaujolais. Le vignoble cible le négociant pour dénoncer une sélection qualitative que des viticulteurs considérent être une pratique d’achat dépréciant les lots présentés pour chercher à en réduire le prix.

« Nous avons remis un stage de dégustation tous frais payés à deux acheteurs de la société » annonce David Ratignier, président de l’Organisme de Défense et de Gestion (ODG) et vice-président de l’interprofession des vins du Beaujolais (Interbeaujolais). Selon le vigneron, « presque tous les échantillons dans leur laboratoire sont systématiquement à défaut et déficients. Leurs commentaires n’ont rien à voir avec vins envoyés. Ce ne sont pas des cuvées moyennes de fin de marché, les classées A sont mises en B ou C. C’est pernicieux et ce n’est pas subtil. Les vignerons concernés sont blessés, c’est dommage alors que nous sommes des partenaires. »

97 500 hl échangés

Reconnaissant avoir d’autres négociants dans le collimateur, les syndicats vignerons ciblent le premier d’entre eux pour calmer la fin de campagne. D’autant plus que des tensions ont déjà éclaté fin septembre (se calmant avec des cours stabilisés à 190 €/hl de primeur). A date, 97 500 hl de Beaujolais et Beaujolais Villages Nouveaux vrac ont été échangés cette année, contre 120 000 hl l’an dernier. Ce qui témoigne d’un marché des primeurs résistant malgré les annulations de commandes liées à la crise du covid-19.

De premiers retours du négoce indiquent des sentiments d'incompréhension, voir d'écœurement, face à la mise en cause de l'ODG. Cette mise en place d'un rapport de force d'une centaine de manifestants contre un négociant pesant sur les possibilités de discussion. Interviewés la veille de cette manifestation (voir encadré), des représentants du négoce et de l’interprofession calmaient la situation en confirmant que le gros de la campagne était déjà passé (avec des cours décents malgré les incertitudes), que les coûts de transport avaient explosé (notamment aériens vers le Japon) et que le coefficient de production de primeur aurait dû être révisé à la baisse (le marché des vins de garde restant porteur).

"Une marge sur le prix d’achat"

« C’est une facilité de réponse du négoce de s’en prendre au coefficient primeur » rétorque David Ratignier, soulignant qu’« avant juillet les négociants tablaient sur une récolte abondante, de 50 hl/ha, mais avec la sécheresse nous sommes passés à 45 hl/ha. A l’époque ils nous faisaient comprendre qu’ils n’auraient pas suffisamment de volumes pour leurs tris qualitatifs de primeur... C’est une excuse. » Rejetant également l’argument du coût du transport vers le Japon (« les coûts sont revenus à la normale cette automne »), le vigneron estime que « la déflation du prix n’est valable que pour la production et pas pour le client, ça s’appelle une marge sur le prix d’achat. »

Remonté contre « des retards de ventes et la spéculation », David Retignier reste cependant confiant pour la suite de la campagne de vrac. « Nous aurons des stocks, mais ils seront certainement facilement écoulés, la récolte n’étant pas abondante » précise-t-il. L’ODG est sur ce point en accord avec le négoce, qui indique la nécessité de dissocier les Beaujolais nouveaux des Beaujolais de garde, dont les ventes augmentent cette année.  Les prochaines tensions commerciales devraient être à la faveur du vignoble. Sauf coup du sort lié à la pandémie de coronavirus.

Contacté, Castel ne souhaite pas commenter. La Fédération des Syndicats de Négociants-Eleveurs de Bourgogne indique pour sa part souhaiter « un rapide retour au calme ». Dans un communiqué, l'ODG et les syndicats se disent prêts à poursuivre leurs actions coups de poing si les cours ne se maintiennent pas au dessus des coûts de production : « des groupes beaucoup plus importants de producteurs se mobiliseront rapidement sur ce site ou chez d’autres opérateurs avec un risque de blocage dur des lieux de conditionnement des entreprises non respectueuses ». Une menace matérialisée pendant l'opération matinale (voir photo ci-dessous).

 

Se voulant bon enfant, le "bon cadeau" était cependant présenté de manière particulièrement ferme.

 

Analyses de la veille

Les tensions montant dans le vignoble, Vitisphere interrogeait ce 15 octobre des représentants de la filière sur la situation. Pour Dominique Piron, le président de l’interprofession des vins du Beaujolais (Interbeaujolais), il est important de noter qu’à cinq semaines des primeurs, « 80 % du marché est fait. Comme chaque année en fin de campagne, quelques acheteurs de prix attendent la baisse des cours. »

« Ce que l’on craignait se confirme dans les différents circuits traditionnels, surtout en CHR, où il y a plein d’annulations et de baisses de commandes » précise Pierre Gernelle, le directeur de la Fédération des Syndicats de Négociants-Eleveurs de Bourgogne. Rapportant que des maisons voient leurs commandes s’annuler d’autant plus vite en France que le couvre-feu est décrété dans certaines métropoles pour six semaines, « ce qui nous projette au-delà du Beaujolais Nouveau. Un vin de partage autour de comptoir, ce qui ne sera pas le cas cette année. »

Pour expliquer la politique de prix de certains acheteurs*, le porte-parole du négoce souligne que le coût aérien a particulièrement augmenté ces derniers mois, notamment vers le Japon, premier marché export du Beaujolais où il n’a pas été trouvé de solution alternative. « La baisse des prix est également liée aux prévisions commerciales en retrait, alors que la production reste constante. Le coefficient primeur de l’ODG ayant été maintenu » précise-t-il, indiquant que cela posera la question d’un pilotage quantitatif plus poussé l’an prochain.

« Ce sont métiers différents entre production et négoce, avec des réactions différentes. Il faut faire attention à ne pas envenimer la situation » appelle au calme Dominique Piron, précisant que « ça ne vaut pas le coup de déclarer une guerre ».

 

 

* : « Cela ne se passe pas que dans un sens. Il y a producteurs craignant de ne pas vendre qui ont fait des propositions » indique Pierre Gernelle

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