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Nouvelle-Zélande

Comment évoluer, sans tuer la poule aux œufs d’or ?

Vendredi 08 février 2019 par Sharon Nagel

On est loin de l’image d’une Nouvelle-Zélande verdoyante. Les sols sont secs et l’irrigation menacée.
On est loin de l’image d’une Nouvelle-Zélande verdoyante. Les sols sont secs et l’irrigation menacée. - crédit photo : Sharon Nagel
Au moment où l’Australie luttait contre des pics de chaleur atteignant 50°C, la filière néo-zélandaise se réunissait à Blenheim, en plein cœur du vignoble de Marlborough, pour débattre de son avenir dans des conditions climatiques, là aussi, hors normes. Dans ce contexte, comment parviendra-t-elle à préserver le style inimitable de ses sauvignons blancs ? La question est bel et bien posée.

Les robinets coupés

Le mercure frôlait les 35°C, c’est-à-dire plusieurs degrés au-dessus des normales de saison, pendant les trois jours de séminaires et de dégustations organisés fin janvier autour du sauvignon blanc. « Notre météorologie est fortement influencée par celle de l’Australie », expliquait Matt Large, maître de chais chez Wither Hills, qui appartient au groupe Lion et gère environ 400 hectares de vignes. Et quand on voit ce qui se passe de l’autre côté de la Mer de Tasman, il y a de quoi s’interroger. Même si le climat néo-zélandais est plus doux, les vignerons sont inquiets. « Ils viennent de couper l’eau pour l’irrigation », confirme Andrew Bailey, copropriétaire de la société Misty Cove, « et aucune pluie n’est prévue pendant les prochains jours ». Pour Damien Yvon, œnologue français aux manettes de Clos Henri, propriété de la maison Henri Bourgeois à Sancerre, ces nouvelles vont plutôt dans le sens de leur approche à la française : « Nous n’avons pas du tout irrigué en 2018 », se réjouit-il, tout en reconnaissant que sur ce domaine d’une soixantaine d’hectares plantés, « on fait à peu près tout à l’opposé des autres, à la vigne comme à la cave ! »

Le changement climatique une menace pour la typicité des vins

Pour Emmanuel Bolliger, maître de chais chez Misty Cove, qui contrôle environ 240 hectares à Marlborough, la problématique de l’eau nécessite un changement profond des mentalités : « Les vignes sont très largement irriguées parce qu’à l’époque de leur implantation l’eau était disponible en abondance. L’irrigation était une question de bon sens commercial. La situation a désormais évolué mais le problème, c’est que les vignes ont développé des racines en surface ». Pour le climatologue Chris Brandolino, le changement climatique ne devrait pas tant entraîner un manque d’eau globalement qu’une évolution dans la distribution des précipitations, et des périodes de sécheresse de plus en plus longues. Le Master of Wine et par ailleurs co-fondateur du domaine Craggy Range à Hawkes Bay, Steve Smith, évoque pour sa part une hausse des températures toute l’année d’ici 2040, ainsi que des événements climatiques plus dramatiques, « au moment où il n’en faut pas ». Les fortes précipitations pendant les vendanges 2018, entraînant une dilution de la typicité du sauvignon blanc de Marlborough, offrent déjà un aperçu de ce scénario futur.

Une rentabilité basée sur de hauts rendements

Mais au-delà des questions climatiques, aussi sérieuses soient-elles, les producteurs néo-zélandais doivent surtout surmonter des obstacles inhérents à l’axe de développement qu’ils ont choisi au cours des quarante dernières années. D’après une analyse stratégique publiée fin décembre par PricewaterhouseCoopers, le sauvignon blanc représente les trois-quarts de la production néo-zélandaise. « La Nouvelle-Zélande compte la plus forte concentration d’un seul cépage de premier plan parmi l’ensemble des pays producteurs du monde », note l’analyse, tout en pointant  « une évolution dans la dynamique commerciale sur plusieurs marchés clés ». Pour le Master of Wine britannique Tim Atkin, le sauvignon blanc représente « la vache à lait » du secteur vitivinicole néo-zélandais, une critique que les producteurs ne nient pas vraiment. « Pour ceux qui sont déjà propriétaires de vignobles, cultiver la vigne et faire du vin représente une activité extrêmement rentable à Marlborough », reconnaît Andrew Bailey. A condition de maintenir des rendements à des niveaux élevés, pouvant atteindre 20 tonnes à l’hectare. « Si les rendements tombaient à 10 tonnes à l’hectare, on ne gagnerait pas d’argent », explique Emmanuel Bolliger, citant des coûts de production élevés liés à une main d’œuvre chère, au prix de l’eau et de la terre. « Le prix des vignes est quasiment au même niveau qu’à Sancerre ! » s’exclame Damien Yvon.

Une pénurie de terres

En effet, un hectare de vignes plantées dans les secteurs les plus recherchés s’élève à 300 000 NZD, soit près de 180 000 euros. Mais la question se pose peu, car de l’avis des experts, il ne resterait plus que 3 000 hectares à planter dans la zone actuelle, et le rythme de plantations atteindrait 1 000 ha par an. « Il n’y a plus de terre à vendre », constate Andrew Bailey, qui a même implanté un vignoble d’une trentaine d’hectares de l’autre côté de la rivière Wairau, malgré les risques d’inondation et de précipitations plus élevées qu’ailleurs à Marlborough. « Aujourd’hui, si on souhaite se développer, seul l’achat de raisins reste possible. Même les fermages sont introuvables ». Est-ce pour cette raison, toujours est-il que l’Etat a intensifié les restrictions sur l’achat de propriétés par les investisseurs étrangers : « A l’heure actuelle, jusqu’à 50% des wineries à Marlborough appartiennent à des étrangers », note Andrew Bailey.

 

Il faudrait pousser les murs. Il ne reste plus que 3 000 hectares à planter à Marlborough. Ici les vignes de Brancott Estate (Pernod Ricard)

Il faut créer une « culture du sauvignon »

Dans ce contexte, le seul axe de développement possible du vignoble néo-zélandais reste la valorisation de l’existant. « Nous avons connu une croissance exceptionnelle, passant de 6 000 à 38 000 hectares en quelques années seulement », rappelle Patrick Materman, récemment nommé œnologue du groupe Pernod-Ricard au niveau mondial. « Le secteur va continuer à se développer à un rythme soutenu, moins au niveau des plantations qu’en termes de création de nouveaux styles, de premiumisation, de viticulture durable, de prise en compte du changement climatique et d’opérations de séduction auprès des consommateurs ». Pour atteindre tous ces objectifs, le journaliste américain Matt Kramer, du Wine Spectator, a insisté sur la nécessité absolue de créer une « culture » du sauvignon. « Pas de culture, pas de premiumisation » a-t-il martelé. « L’avenir représente le plus gros défi. Jusqu’à présent, une culture du sauvignon blanc n’existait nulle part dans le monde du vin. Elle est enfin en train d’émerger, et Marlborough en constitue l’épicentre ».

En quête de l’effet terroir

Il faut reconnaître que la vision monolithique que dégage la filière néo-zélandaise à l’extérieur de ses frontières ne correspond pas à la réalité sur place. Car, si le sauvignon blanc s’arroge 75% des quelque 3 millions d’hectolitres de vins produits chaque année – l’équivalent de la production de trois grosses caves coopératives de La Mancha - il se décline en une multitude de styles, qui peuvent correspondre à autant de segments de marché. « Les meilleurs terroirs, dans le Lower Wairau où les sols sont fertiles, donnent des typicités sur les fruits exotiques, tandis que l’Awatere est plus frais et se caractérise davantage par des profils herbacés », observe Heather Stewart, œnologue chez Saint Clair. « La zone de Rapaura – la Golden Mile – illustre plus la typicité classique de Marlborough ». La maison, qui contrôle environ 600 hectares de vignes sur toute la région, met l’accent de plus en plus sur l’effet terroir dans ses vins, à travers notamment sa gamme Pioneer, sélection non pas parcellaire mais micro parcellaire.

Un potentiel encore largement sous-exploité

L’avenir de Marlborough passe sans doute par une meilleure connaissance de ses terroirs, mais faut-il pour autant suivre un modèle à la bourguignonne ? « La filière prône actuellement le modèle bourguignon, mais il se peut que le modèle champenois soit plus approprié », a estimé Matt Kramer. « Peut-être que la sélection parcellaire n’est pas le meilleur moyen de faire exprimer le terroir dans le cas du sauvignon en général, et de Marlborough en particulier ». Pour le Master of Wine néo-zélandais Sam Harrop, « il faut considérer le sauvignon blanc comme un caméléon. C’est un cépage doté d’une capacité extraordinaire pour exprimer le terroir, dont le potentiel reste encore largement sous-exploité ». Mais l’avenir de la Nouvelle-Zélande vitivinicole ne peut pas se limiter au seul sauvignon blanc, une vérité dont les producteurs sont parfaitement conscients. Si le pinot noir est déjà largement établi – et bénéficie, lui, d’une vraie culture, à la fois du côté des producteurs et des consommateurs – d’autres cépages sont en train d’émerger, et ce ne sont pas les plus évidents. Chez Misty Cove, le sauvignon gris, le grüner veltliner, le gewurtztraminer, le riesling et le pinot gris font partie de la gamme depuis déjà quelque temps. Et cet exemple n’est pas rare. Dans le même temps, le bois est de plus en plus recherché pour étoffer le profil des sauvignons blancs, et les effervescents en méthode traditionnelle se multiplient, tout en étant voués à être commercialisés sur le marché domestique en raison de leur prix élevé. La grande messe de la filière fin janvier à Marlborough aura bien démontré une chose : la filière vitivinicole néo-zélandaise n’entend pas se reposer sur ses lauriers…

 

 

Les effervescents néo-zélandais, élaborés selon la méthode traditionnelle, sont qualitatifs mais se trouvent en concurrence directe avec le Champagne sur le marché international du fait de leur positionnement prix élevé

 

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